Kossi EFOUI

Publié le par S.L.

RENCONTRE AVEC KOSSI EFOUI

Né en 1962 à Anfoin au Togo, il a étudié à l'université du Bénin au Togo avant de s'établir en France, exilé. Il a publié plusieurs pièces de théâtre et deux romans : La Polka, son premier roman, et La Fabrique des cérémonies. C'est ce que l'on pourrait appeler une "nouvelle voix d'Afrique" car, selon Bernard Magnier (directeur de la collection "Afriques" chez Actes Sud), il fait partie de ceux qui "ne se sentent plus chargés d'une mission".
Qu'est-ce à dire ? Avant, l'écrivain en Afrique se devait d'être un porte-parole, il devait parler au nom des autres. Ce sont la quête d'identité et l'engagement social et politique qui nourrissaient alors son oeuvre.--
A quand d'ailleurs l'écriture en langue peule, walof ou malinké ?-- A présent, différents thèmes, différents genres sont exploités. De nouvelles écritures font leur apparition : l'écrivain africain a désormais son style propre, ainsi que ses thèmes propres. Il est écrivain. Point.

Au cours de cette intervention, c'est la passion pour sa vocation qui animera les longues mains et le discours de Kossi Efoui, cet homme au crâne nu qui  semble
ne devoir jamais vieillir, paraissant facilement dix années de moins avec son "look de jeune" et sa soif des mots sonores :



Comment devient-on écrivain ?

C’est une passion, une vocation. Beckett a répondu « C’est bon qu’à ça. » L’acte d’écrire est un acte de recherche. Etre chercheur en biologie ou poète, c’est la même chose. Cela demande la même curiosité.

La littérature, c’est un grenier où quiconque peut légitimement prendre cet héritage. C’est l’espace le plus vaste à habiter pour l’instant. C’est pour cela que j’écris. Ca m'aide à voir le monde. Ecrire pour moi c'est une lampe. Ca éclaire le monde. Et si subitement je m'arrêtais d'écrire, je serais comme un myope qui perd ses lunettes. Il y a quelque chose qui devient flou dans ma perception du monde.

"Bon qu'à ça", c'est une vraie fausse réponse car je ne pouvais pas le savoir avant de commencer. Aujourd'hui je peux dire cela. J'en ai l'expérience. Et je sais aujourd'hui que si je perds ça, je perds mes lunettes. C'est une façon pour moi de questionner le monde, de questionner ma pensée et mon rapport aux autres. Qu'est-ce qui a fait que j'ai commencé ? C'est l'appel. A force de découvrir des auteurs, cela finit par donner envie. J'utilise un vocabulaire mystique. Je parle d'appel, de vocation. On est appelé par des auteurs qui nous ont précédé ou qui sont nos contemporains, et qui nous ouvrent tout à coup des choses au-delà du livre que nous sommes en train de lire.

Enfant, je regardais à l'intérieur d'une montre comment tous ces mécanismes fabriquaient l'heure. Et, à un moment donné, je crois que les livres ont produit sur moi cet effet-là : ils m'ont donné envie de lire ce qui est sur le cadran, c'est-à-dire la page du livre, mais aussi tout le mécanisme qui est derrière. Ils m'ont appelé, comme certains entrent en religion, comme certains ne sont "bons qu'à cela", étaient faits pour cela.

 

Est-ce qu’il est difficile de commencer à écrire ?

Il faut d’abord une grande curiosité. Ensuite il faut avoir conscience de la difficulté.

Le disciple choisit ses maîtres, sa bibliothèque.

Choisir ses compagnons, c’est se connaître soi-même.

Personne ne devient Victor Hugo ou Beckett, mais on devient soi. Victor Hugo, lui, avait dit : « Je serai Chateaubriand ou rien. » Mais il est devenu pour tous Victor Hugo.

 

Quelles sont vos lectures ?

Ce fut Beckett à une époque. Antonio Lobo Antunes, un écrivain portugais, avec son Manuel des inquisiteurs et son Exhortation aux crocodiles. Claude Simon. Des poètes : Michaux, Francis Ponge, René Char. Italo Calvino. José Angel Valente. Tchékov. Novarina. Car ce sont des écrivains sonores.

 

Où puisez-vous l’inspiration ?

En vivant. En puisant dans ce qui m'est familier comme en partant ailleurs.

 

Pourquoi passer du théâtre au roman ?

Il ne s’agit pas d’une progression. Je jouais déjà dans une troupe. Avec la présence permanente de la censure sous la dictature du Congo, le Parti unique de l’Etat, le théâtre offrait la possibilité de contourner la dictature clandestinement.

 

Vos pièces ont-elles été représentées ?

Oui, l'avant-dernière dans le 18e arrondissement, et la dernière à New-York par une troupe à Harlem.

 

Sur quoi écrivez-vous ?

Sur mes obsessions : l’enfermement. Une prison de 100 000 m2 reste une prison. J’écris donc sur les multiples métaphores de l’enfermement.

 

Ecrivez-vous pour les Togolais ?

Mon premier amour à 17 ans, c’était Les Ames mortes de Gogol alors que c’était russe et que cela datait du 19e siècle.

Le lecteur n’a pas de visage. C’est une relation d’esprit à esprit. 

 

Y a-t-il encore une place pour la parole ?

Avant, les aïeux véhiculaient la parole.

A présent, la transmission orale passe par la radio.

 

Existe-t-il un poids de la tradition africaine dans la littérature africaine ?

Le poids est très lourd. La littérature est très conservatrice.

Un écrivain africain ne se revendique pas comme écrivain. L’écriture africaine implique une conscience collective. Un écrivain africain ne peut être qu’un écrivain engagé. Il doit être le porte-parole de son peuple. C’est une sacrée pesanteur car c’est ça et rien d’autre, sinon on le désavoue. Or l’écriture est l’un des actes les plus individuels par excellence.

 

Vivez-vous de votre plume ?

On parle alors de droits d’auteur. Quelqu’un qui vit des retombées de sa plume a vraiment eu un succès d’estime. C'es rare. Je suis publié chez Le Seuil. Les éditions du Seuil créent un climat de confiance. On vit aussi d’ateliers d’écritures.

 

Comment écrivez-vous ?

Je convoque l’inspiration.

C’est à la fois une liberté et une discipline qu’on se fixe à soi-même. Par exemple, je me donne 4 heures par jour, même si je n’ai rien écrit au bout du compte.

 

Et l’écriture en elle-même ?

Je pars d’un noyau. La construction est quelque peu chaotique au début mais le chaos s’organise peu à peu. Parfois je commence par un chapitre qui n’a été qu’un catalyseur de tout le reste. J’ai plein d’images en vrac que je mets en place.

Avant, j’écrivais dans un grand cahier. A gauche, je jetais au brouillon mes idées. A droite, c’était le manuscrit. Je passais alors par une phase d’identification de ma propre écriture.

A présent, mon cahier, c’est le brouillon, le chaos. Et l’écran de l’ordinateur met tout de suite une distance entre moi et les caractères imprimés.

Bribes de son intervention le jeudi 14 décembre 2004, à Orléans.

Publié dans Entrevues

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beatrix delarue 12/01/2007 08:21

J'aime beaucoup la littérature africaine et je trouve bien de connaître des auteurs contemporains  c'est une bonne initiative.

jos du livrophile 11/01/2007 13:07

C'est plutôt sympa d'organiser ce genre de rencontre :) L'auteur a l'air effectivement très sympathique. Merci de tes réponses !

jos du livrophile 09/01/2007 17:33

Cette rencontre avait l'air passionnante et chaleureuse ! Cela me donne très envie de me pencher sur ses livres. Tu as participé à cette intervention, Essel ? C'était où ? Que de questions ;)

Essel 09/01/2007 21:49

En fait, je l'avais organisée en lycée, sur Orléans. J'ai fait figurer mes deux critiques de ses romans sur le blog dans "Littératures subsahariennes". Eh oui ! Il est encore marqué malgré tout par son origine. Ses romans sont assez "difficiles" (entendez moins accessibles), l'écrivain en revanche est très accessible. Il fait passer sa passion pour l'écriture de manière incroyable. Ce fut vraiment un réel plaisir de l'entendre.