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Carnets de SeL


"J'éprouve une difficulté extrême à exprimer avec la force qui convient cet éclair, ce frisson, l'impact de cette reconnaissance passionnée. Durant ce bref instant baigné de soleil où mon regard glissa sur l'enfant agenouillée (ses yeux clignaient au-dessus de ses austères lunettes sombres - il allait me guérir de tous mes maux, le petit Herr Doktor), alors que je passais à côté d'elle dans mon travesti d'adulte (un superbe gaillard débordant de virilité qui débarquait tout droit d'Hollywood), mon âme frappée de torpeur parvint cependant à absorber les moindres détails de son éclatante beauté, et je les comparai aux traits de m défuntes petite mariée." (p. 83-84)

Lolita, quand le prénom d'un personnage passe à postérité pour désigner dans le langage courant toutes les fillettes au dangereux sex-appeal, à l'instar de ces gamines qui au collège de nos jours portent le string et se maquillent. Lolita, c'est ce roman devenu un classique, ayant été censuré à l'époque, comme aujourd'hui son protagoniste Humbert Humbert transgresse toujours un interdit de la société avec cette fillette de douze ans aux soquettes blanches, Dolores, dont il s'autoproclame le tuteur à la mort accidentelle de sa mère, Charlotte Haze, pour pouvoir mieux l'aimer et la posséder, comme avant lui Dante amoureux de sa Béatrice ou Pétrarque de Laure, celui de la pédophilie. Ce tabou posé, étant le sujet principal du roman, nul doute que le roman reste un chef-d'oeuvre, tant l'écriture, loin des clichés graveleux des romans érotiques ou pornographiques, l'exploite toute en finesse et en subtilité. C'est l'occasion également pour Nabokov d'aborder dans ce "road-movie" le fossé qui sépare cet Européen cultivé et raffiné aux Américains moyens pragmatiques (l'entretien sur ce qu'est une bonne éducation en est symptomatique), et de ridiculiser quelque peu les théories de Freud à travers les psychanalystes rencontrés aux diagnostics faussés, tout en insistant sur le motif de son goût pour les fillettes, soit par le passé sa brève première histoire d'amour avortée, qui devait le marquer à jamais.

NABOKOV, Vladimir. - Lolita. - Gallimard, 2002. - 551 p.. - (Folio ; 3532). - ISBN 2-07-041208-3.

publié dans : Littérature américaine
Jeudi 24 juillet 2008
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Première publication aux E.-U. en 1954.
Première traduction française, en 1957,
dans la collection Présence du Futur aux éditions Denoël.

Les petits hommes verts nous polluent la vie !
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Nous sommes le 26 mars 1964, en pleine guerre froide, en Californie. Cherchant désespérément l'inspiration pour son nouveau roman de science-fiction, Luke Devereaux s'est isolé dans une cabane en plein désert. Lors d'une soirée particulièrement arrosée, il entend frapper à la porte : un petit homme vert le salue d'un désinvolte "Salut, Toto.". Croyant être le seul à avoir rencontré un martien, quelle n'est pas sa surprise en constatant le lendemain, de retour à la civilisation, que les humains de la Terre entière ont vu apparaître eux aussi un milliard de ces petits hommes verts, cyniques  et envahissants...

Ecrit il y a plus de cinquante ans, ce roman culte de la science-fiction américaine n'a rien perdu de sa verve ni de son humour. Certes, Fredric Brown n'a pas la belle plume de son confrère Ray Bradbury, mais
une fois commencé, il est bien difficile de se séparer de ce petit roman jouissif, qui n'est pas sans rappeler l'humour tout aussi corrosif du film Mars Attacks ! de Tim Burton (1996). Il multiplie les comiques de situation par le biais de ces petits hommes verts exaspérants, moqueurs et méprisants au possible, dont on ne sait rien sinon qu'ils sont apparus en masse pour observer nos moeurs, comme dans un zoo, se téléportent instantanément, qu'ils voient à travers tout, murs, tiroirs, couvertures, obscurité, ce qui met fin à tout désir d'intimité, à tout secret défense, mais aussi à tout mensonge, puisqu'ils éprouvent un malin plaisir à mettre en difficulté ou à ridiculiser les humains, et ce quelle que soit leur position sociale. Car le martien semble n'avoir qu'une qualité, celle de faire table rase de toute discrimination, qu'elle soit raciste, sexiste, religieuse, politique ou sociale, les êtres humains ayant tous la même valeur pour lui. Bref, ces petits hommes verts ont bien l'air de s'amuser aux dépens des humains, qui ne savent plus que faire, ne comprenant pas les motivations de leur venue et, pire, celles qui pourraient déclencher leur départ.

"La situation est donc la suivante : votre existence, vos pensées et votre raison seront moins affectés par eux si vous choisissez le moyen terme entre essayer de les ignorer complètement et leur accorder trop d'importance." (p. 92)

Mais sous ses dehors de gigantesque farce de 200 pages, ce roman donne aussi matière à réflexion.
D'abord,
à l'image de ses petits personnages qui perturbent l'ordre du monde en criant partout la vérité et en ridiculisant tout un chacun quelle que soit sa fonction sociale, il ose dénoncer le mensonge sur lequel repose non seulement toute notre société extrêmement hiérarchisée mais surtout toute guerre, notamment ce culte du secret en pleine guerre froide, mais aussi à l'époque du maccarthysme cette propension à l'ingérence dans la sphère privée. A l'heure actuelle d'ailleurs, Internet avec la webcam chez soi relayé par les téléphones portables et les caméras de surveillance à l'extérieur ne sont pas loin de remplacer le Big Brother imaginé par Georges Orwell le premier dans 1984.  
Ensuite, toute l'histoire est à lire comme une réflexion philosophique sur notre relation avec autrui et notre perception du monde. Qui est fou ? Le protagoniste qu'on place dans un asile psychiatrique car il ne voit plus ni n'entend les martiens, et pense que tous les autres sont fous ? Cet autre homme qui préfère voir sa femme et ne voit plus les autres ? Ou ces terriens qui croient voir et entendre ces martiens qu'ils ne peuvent pourtant toucher et qui sont à l'épreuve de toute expérience physique, à se demander s'ils ne sont pas le fruit d'une hallucination collective ? Quel est le pouvoir de l'imaginaire, de la conscience, de l'inconscient et du subconscient ? Quel est, enfin, grande question littéraire, le pouvoir d'un écrivain sur ses lecteurs, lui qui fait surgir un monde et des personnages de son imaginaire, lesquels partent à l'assaut de lecteurs qui leur confèrent une réalité, une certaine épaisseur psychologique comme on dit, le temps d'une lecture, laquelle se mêlera à leurs autres souvenirs ?
  
trad. de l'américain par André Dorémieux. – Gallimard, 2007. – 216 p.. – (Folio SF ; 6). - ISBN 978-2-07-041562-5.

publié dans : Littérature américaine
Lundi 11 février 2008
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Traduit de l'américain par Brice MATTHIEUSSENT
Postface de Philippe Garnier

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Arturo Bandini, l'aîné des trois garçons d'une famille pauvre d'immigrés italiens, oscille entre l'amour et la haine envers son père maçon, désertant la maison quelques jours avant Noël, et sa mère, vouant un culte à Dieu et à son époux.

John Fante se serait inspiré de sa propre enfance pour écrire ce roman aux accents autobiographiques. Amoureux d'une élève de sa classe, d'origine italienne comme lui, mais à l'abri du besoin, son personnage aimerait pouvoir être fier de ses parents, les voir se sortir de leur condition d'immigrés sans le sou, endettés jusqu'au cou, craignant l'hiver sans manteau et les souliers éculés, sans cesse contraints d'aller quémander à l'épicier voisin de quoi manger. Il souhaiterait secouer sa mère bigote, et regarde à la dérobée la photo de la belle adolescente prometteuse qu'elle était, tandis qu'il exulte lorsqu'il aperçoit son père capable de séduire le plus beau parti de la ville. On attend pendant plus d'un tiers du roman que l'intrigue se noue, on sourit à ses peurs nées des dix commandements, on compatit ensuite au drame de ce couple écrasé par le poids d'une famille, on repose le roman enfin, content de cette lecture mais frustré de ne pas l'avoir été autant que ne le chantent d'autres louanges trouvées sur le net.

Retrouvez l'essentiel de John Fante sur BRM-MAM.

FANTE, John.- Bandini / trad. de l'américain par Brice Matthieussent, postface de Philippe Garnier. - 10/18, 2007. - 265 p.. - ISBN 978-2-264-03300-0 : 6,90 €.

publié dans : Littérature américaine
Dimanche 9 décembre 2007
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L'attrape-coeur ** / Jerome David Salinger (1951)

Titre original : The Catcher in the rye
Traduit de l'américain
par Annie Saumont

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Quelques jours avant Noël, Holden Caulfield apprend qu'une fois de plus il est viré du dernier collège où il a été inscrit. Ce n'est pas qu'il soit mauvais élève, c'est qu'il n'a plus goût à rien, et il jette un regard désabusé ou cynique sur les professeurs et élèves qui l'entourent, depuis que son frère cadet est mort. Mais cette fois-ci, il en a vraiment assez et fugue. Pendant trois jours, il dérive ainsi dans New-York, prend une chambre à l'hôtel, erre dans les bars, s'imbibe d'alcool, renoue avec d'anciennes connaissances et rend visite à sa petite soeur...

Adoptant d'emblée le langage décomplexé et virulent d'un adolescent de l'époque, l'auteur commence par déstabiliser son lecteur, peu habitué à cette prose qui va pourtant progressivement le faire pénétrer dans l'univers psychologique du jeune homme. Les thèmes liés à cet âge difficile de la vie n'ont pas pris une ride : le déniaisement d'un jeune homme qui découvre les défauts de la société, sa confrontation avec la mort, avec ses pairs, avec ses premières petites amies, sa relation privilégiée avec ses frères, sa tendresse admirative pour sa petite soeur, sa difficulté à faire son premier deuil, sa quête de soi et de son identité, font partie de ces constantes immuables qui séduiront les lecteurs de génération en génération. Un roman-culte ! 

Pocket
. - 252 p.. - (4230). - ISBN : 978-2-266-12535-2.  

publié dans : Littérature américaine
Mercredi 14 novembre 2007
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La moisson rouge * / Dashiell Hammett (1929)

Titre original : Red Harvest
Traduit de l'américain
par P.J. Herr et Henri Robillot (1950)

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Débarqué à Poisonville, le détective privé de l'agence Continental de San Francisco apprend que le client qui vient de l'engager a été assassiné. Aussitôt il se rend chez son pater, qui lui propose aussitôt 10 000 dollars pour débarrasser la ville entière de ses gangsters. Il se met aussitôt en cheville avec Dinah Bran, la vamp de ces messieurs, qui lui monnaie quelques tuyaux avec lesquels il va pouvoir monter les truands les uns contre les autres...

En cette fin des années 20, bien avant l'avénement du roman noir, Hammett campe pour la première fois de sa plume sèche des personnages violents et sans concession, et devient le chef de file de la « Hard-boiled School » (ou l'« école des durs à cuire »). La Moisson rouge constitue dans les années 30 un énorme pavé jeté dans la mare de la corruption, dans la mafia d'une société vérolée par la guerre des gangs. Elle oblitère la frontière bien nette autrefois entre le Bien et le Mal : son protagoniste finit par aimer orchestrer cette tuerie monumentale, et il ne sait pas bien lui-même s'il n'est pas lui-même à deux doigts de devenir un truand. Le roman est efficace, visuel, sonore, et c'est bien cela que je reproche à beaucoup de polars, et, pour que l'exception confirme la règle, j'irai jusqu'à avouer éprouver plus de plaisir à les voir au cinéma, avec de bons dialogues et de bons acteurs (Humphrey Bogart prendra le rôle du privé Sam Spade dans le célèbre Faucon maltais adapté plus tard à l'écran) qu'à les lire.

Gallimard. - 250 p.. - (Folio policier ; 38). - ISBN : 2-07-040793-4.

publié dans : Littérature américaine
Samedi 10 novembre 2007
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La musique du hasard ***/ Paul Auster (1990)

Titre original : The Music of Chance
Traduit de l'américain par Christine Le Boeuf

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Jim Nashe parcourt tout le pays au volant de sa belle Saab rouge, îvre de cette liberté d'aller et venir, et de sillonner les routes. Il fend l'espace, immobile dans sa voiture et bien réel, au milieu de ce paysage fugitif qui défile à chaque instant. Il se vide la tête et les neurones. Il avait du mal à joindre les deux bouts, devant rembourser les derniers versements dûs à la pension de retraite de sa mère décédée. Alors sa femme l'a quitté, lui laissant leur petite fille qu'il a déposée chez sa soeur, en attendant. Et puis soudain, cet héritage de son père inconnu qui lui est tombé dessus, ces deux cent mille dollars comme désormais inutiles. Et le voilà qui quitte son boulot, vend sa maison, liquide son passé et prend la route. Seulement, la source avait beau être fabuleuse, au bout de plus de treize mois, elle se tarit et il lui faut songer à arrêter son périple. C'est alors qu'il prend un matin sur le bord de la route Jack Pozzi, un joueur de poker, qui lui parle d'une très bonne partie à faire avec Flower et Stone, deux milliardaires, dans leur château. Jim Nashe risque tout ce qui lui reste dans cette partie, même sa voiture, mais Jack perd. Les deux milliardaires fous leur proposent alors un marché...

Je suis heureuse d'avoir relu ce roman, l'un des premiers que j'ai pu lire de Paul Auster (était-ce Mr Vertigo ou lui ?) et je me suis rendu compte que j'en avais gardé le goût bileux, l'atmosphère oppressante et absurde d'irréalité, mais que j'en avais oublié la chute (tant mieux !). Voilà quelqu'un qui sait raconter des histoires, nous amener tout doucement là ou il veut, avec le souci minutieux du détail. Ce n'est pas tant le style qui nous plaît chez lui mais son art de raconter, d'imaginer ces récits angoissants mais vraisemblables qui poussent leurs personnages à leurs dernières limites, de nous transporter dans une logique absurde mais pourtant si logique et rationnelle en même temps ! A quelles extrémités en arrivent par hasard ses personnages, se retrouvant plus ou moins de fil en aiguille dénués de tout, de leur liberté, par un contrat qui les lie à une sorte de bagne avec un mirador zélé et presque sympathique. L'un de ses meilleurs.

"Le véritable avantage de la richesse, ce n'était pas la possibilité de satisfaire ses désirs, c'était celle de ne plus penser à l'argent." (p.22)
Quel cruel renversement de situation par la suite, une dette de jeu conditionnant leur vie !
AUSTER, Paul.- La musique du hasard / trad. par Christine Le Boeuf. - La Librairie Générale Française. - 223 p.. - (Le Livre de Poche ; 13832). - ISBN : 2-253-13832-0.

publié dans : Littérature américaine
Dimanche 4 novembre 2007
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Loin, très loin de tout ***/ Ursula Le Guin (1976)

Titre original : Very far away from anywhere else
Traduit de l'américain par Martine Laroche 

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Owen a dix-sept ans. Il s'est toujours senti différent des autres, étranger à leurs préoccupations. Il a bien essayé un temps d'adopter même leur code vestimentaire, de discuter des mêmes choses qu'eux, de faire comme si. Son père lui offre une voiture. Il devrait être ravi s'il avait été normal. Et puis, un jour, dans le bus, il échange quelques mots avec Natalie qui, elle, assume ce qu'elle est et ce qu'elle veut être...

Voici un court roman, sensible et très intelligent. A conseiller à tous les adolescents et particulièrement à ceux qui, mal dans leur peau, se sentent différents des autres, voire à tous, car il n'est jamais trop tard pour assumer ses réelles aspirations.
Me voilà ravie d'avoir pu découvrir cette auteure qui m'intriguait.

LE GUIN, Ursula.- Loin, très loin de tout / trad. par Martine Laroche. - Actes Sud, 2006. - 101 p.. - (Babel). - ISBN : 2-7427-6058-X : 6,50 €.

publié dans : Littérature américaine
Jeudi 1 novembre 2007
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