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Carnets de SeL

Titre original : Cielos de Tango, traduit de l'espagnol (Argentine)



De passage à Paris, Luis, argentin, va au Latino voir les Français danser le tango et repère tout de suite Ana, qui le danse divinement bien, bien qu’elle exècre l’Argentine, terre de ses aïeux dont son père ne garde que de mauvais souvenirs. De fil en aiguille, Luis lui propose de co-écrire avec lui un scénario sur le lien qui unit leurs ancêtres au tango. Ils font débuter cette fresque familiale à la fin du Xxe siècle, aux amours contrariés par des clivages sociaux, sur fond de tourmente populaire. Le tango, naissant et vivant dans les maisons closes et les quartiers populaires de La Boca, est alors méprisé par la bourgeoisie, tandis qu’il s’exporte et devient à la mode dans tout Paris… 

Roman polyphonique, Tango mêle avec brio la voix des vivants et des morts, celle du Tango personnifié, les espaces entre l’Argentine, Paris, Biarritz et l’Espagne, le temps présent de cette idylle naissante et celles passées ou contrariées de leurs ancêtres, tous violemment animés par la passion du tango. Sensualité, militantisme, mariage d’intérêt et passions étouffées m'ont fait préférer de beaucoup les récits appartenant au passé aux interruptions du présent.

Lire aussi l'article sur le site du tango argentin et sur celui très complet... de L'Humanité.


OSORIO, Elsa. – Tango / trad. de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu. – Métailié, 2007. – 418 p.. – ISBN : 978-2-86424-596-4 : 22 €.


publié dans : Littératures hispano-américaines
Mardi 30 janvier 2007
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amour - musique - anarchisme - condition ouvrière

Traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg

Il faut un peu s'accrocher au départ avant de se laisser naturellement guider par l'histoire d'amour qui va bouleverser Mademoiselle Golondrina del Rosario, jeune femme à la silhouette éthérée, qui, "en plus de l'extraordinaire beauté  et de la blancheur quasi translucide de sa peau", "avait hérité de sa mère une sensibilité artistique raffinée", transfigurant les pires films muets au piano, et donnant des leçons de déclamations poétiques aux fillettes. Car cette jeune femme, admirée de tous, ne semble pas avoir été souillée par le sable, les chiures de charognards, l'alcool et la luxure de cette petite ville de Pampa Union située en plein désert, dans les bordels et tavernes de laquelle les milliers de mineurs du salpêtre des environs viennent dépenser leur maigre pitance. Or Mademoiselle Golondrina del Rosario croit s'évanouir de confusion le jour où, parmi les musiciens qui se présentent à l'annonce municipale pour constituer une fanfare digne d'accueillir le Président, elle reconnaît en un trompettiste le rouquin au sourire ravageur qui, fuyant les carabiniers sur les toits il y a quelques années, atterrissait dans ses bras, lui laissant le souvenir d'une nuit de passion avant de quitter la ville...

Tenez pendant les 70 premières pages -- deux de mes collègues l'ont abandonné -- et vous découvrirez une histoire d'amour belle et tragique, qui fera pleurer les jeunes demoiselles et peut-être les moins jeunes. Mais, entendons-nous bien, il s'agit d'une vraie et belle histoire d'amour qui, si elle accuse certains poncifs que ne désavouerait pas la collection Harlequin, a tout de la matière vivante et haute en couleurs qui fait un bon roman. La peinture pittoresque de cette ville qui n'aura existé que 40 ans, de cette histoire d'amour devenue légende, de ce drame qui nous fait tressaillir de colère impuissante, nous le prouve. Toujours touchante, la plume de Hernan Rivera Letelier se fait légère et drôle lorsqu'elle évoque les soirées de beuveries des compagnons de la fanfare. Il conte aussi les malheurs de ces pauvres gens, les rendant profondément attachants. Il clôt enfin son récit par un dénouement qui réconcilie le tragique des histoires d'amour et celui des utopies héroïques. Une bien belle histoire, comme je vous le disais.

publié dans : Littératures hispano-américaines
Dimanche 17 décembre 2006
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érotisme - peinture - relation parent - enfant

Lecture pour adulte

Eloge de la marâtre / Mario Vargas Llosa

Traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan

Pour ses 40 ans, Dona Lucrecia trouve sur son oreiller une lettre attendrissante de son beau-fils Alfonso, un chérubin blond aux yeux bleus, qui promet à celle qui embellit ses jours et ses nuits d'être le premier de sa classe. Pour Dona Lucrecia, qui vient d'épouser en secondes noces son père, Don Rigoberto, c'est plus qu'un soulagement : avec son époux, elle craignait en effet de ne pas être acceptée par Alfonso. Elle le rejoint donc en chemise de nuit, presque nue,  dans sa chambre pour le remercier, passablement surprise par les embrassades comme amoureuses du jeune garçon, qui malgré elle produisent leur petit effet. Quand sa servante, Justiniana, lui apprend que le petit l'espionne depuis le toit dans son bain, elle cherche soudain à éloigner Alfonso par sa froideur. Mais quand, quelques jours plus tard, il la menace de son suicide, tel un amant déchu, " (...) ce fut comme si au fond d'elle-même une digue avait soudain cédé et un torrent submergeait sa prudence et sa raison, pulvérisant des principes ancestraux qu'elle n'avait jamais mis en doute et même son instinct de conservation (...) elle l'embrassa et le caressa, libre d'entraves, se sentant autre et comme au cœur d'une tempête (...) Quand la bouche de l'enfant chercha la sienne, elle ne la lui refusa pas "...

Eloge de la marâtre est un roman érotique nous venant d'Amérique latine, écrit d'une des plus belles façons qui puisse être, sur l'un des sujets les plus osés qui soit en Occident : les amours d'un très jeune garçon avec sa belle-mère, femme accomplie d'une quarantaine d'années.

Tout, dans ce roman, est écrit et décrit avec une magnifique sensualité : les amours de cette femme bien en chair de quarante ans avec cet enfant, mais aussi avec son mari, heureux de la trouver dans son lit chaque soir pour y jouir de sa croupe voluptueuse et de tout son corps. Ces amours trouvent sans cesse un écho dans des toiles célèbres européennes reproduites dans le roman, figuratives ou abstraites, de Jacob Jordaens, Diane au bain de François Boucher, Le Titien, Francis Bacon, Fernando de Szyszlo, Fra Angelico : l'histoire principale est ainsi entrecoupée par des chapitres projetant les protagonistes dans le décor d'une toile, y vivant une scène prophétique de voyeurisme, des relations sexuelles, ou y découvrant leur véritable visage.

Après le blason de la croupe, l'éloge des parties du corps les moins dignes : même la toilette intime de Don Rigoberto, hédoniste comblé, est évoquée de manière sensuelle et pleine d'humour, chacune des parties de son corps ayant particulièrement droit à son attention un soir par semaine, rituels avec force détails, ce qui ne laisse pas de nous faire sourire. Même sa défécation est pour lui une forme de jouissance, ce qui, pour Freud, pourrait le rapprocher de l'érotisme anal propre à l'enfant.

Avec sa nouvelle femme, Don Rigoberto redécouvre ainsi le plaisir des sens, tout comme la jeunesse d'Alfonso fait redoubler de désir de luxure Dona Lucrecia avec l'un et l'autre.

Enfin, je préfère taire ici le dénouement qui clôt la figure du monstre, et m'arrêter sur ce personnage central du chérubin qui questionne le lecteur : a-t-on raison de taxer la jeunesse (belle et pure) d'innocence ? Tout dans le roman interroge sur le degré d'innocence et de vice dont est capable cet enfant, décrit comme un petit angelot descendu des toiles. Le paraître reflète-t-il l'être ? La jeunesse n'est-elle que candeur et naïveté ? Ou stratégie et duplicité ?
 
Ou plutôt, pour reprendre les thèses de Freud, la sexualité infantile est-elle dénuée de tout tabou, contrairement à la sexualité adulte, soucieuse des bonnes moeurs et coutumes ? La sexualité infantile n'est-elle que jeu et plaisir sans conscience du mal ?

En tout cas, pour Mario Vargas Llosa, la sexualité infantile n'est pas une lubie freudienne, et l'adulte a certainement tendance à occulter ce dont il pouvait être capable enfant. A ce propos, Aldo Naouri, dans Adultères, publié cette année, évoque précisément cette relation trouble du fils avec sa mère, qui "n'arrête pas de (lui) dire qu'il veut (lui) faire l'amour." Le scandale suscité par Freud à l'époque semble en effet toujours d'actualité, et "provient de la conjonction d'une série d'idées fausses". "Nous ne sommes pas, en effet, de grossiers adultes cohabitant avec la délicieuse innocence de l'enfant. Nous sommes seulement des enfants qui ont poussé sans que rien d'essentiel ne se soit modifié en eux et qui, seulement dotés de moyens plus performants que ceux des enfants, tels que la maturation affective et psychologique, se trouvent autorisés à s'exprimer et à prétendre assumer leurs actes et leurs choix."

Un petit chef-d'oeuvre
d'érotisme revisitant le genre par des sujets novateurs capables de sensualité... assez choquant (ce qui devient rare à notre époque).

D'autres critiques à lire sur : L'oeil électrique, Critiques libres.

VARGAS LLOSA, Mario. - Eloge de la marâtre / trad. par Albert Bensoussan. - Paris : Gallimard, 2004. - 210 p.. - (Folio ; 2405). - ISBN : 2-07-038542-6.

publié dans : Littératures hispano-américaines
Samedi 9 décembre 2006
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Fantastique

L'invention de Morel / Adolfo Bioy Casares (1940)

préface de Jorge Luis BORGES
traduit de l'argentin par Armand Pierhal

Une étrange île que celle dans laquelle s'est réfugiée notre narrateur, poursuivi par la justice. Alors qu'il se croyait seul, voilà que des hommes et des femmes la peuplent. Alors qu'il prenait soin de se cacher d'eux, il constate bientôt que personne ne le voit, pas même Faustine dont il s'est épris. Le méprise-t-on ? S'agit-il d'une manipulation ? Serait-il mort sans le savoir, devenu fantôme ? Ou plutôt serait-ce cette curieuse invention dont Morel apprend à ses amis qu'ils en ont tous été l'objet ?

A l'instar du narrateur, le lecteur peine à comprendre ces gens qui vont et viennent sur l'île, et attend pendant plus de la moitié du roman une explication, fantastique (morts-vivants, réalité-fiction) ou rationnelle. En l'occurrence, bien qu'il s'agisse d'une histoire d'apparence surnaturelle à l'explication rationnelle, cela ne lui ôte en rien son caractère fantastique et surtout métaphysique, qu'elle maintient jusqu'à la fin.
Comme à mon habitude, j'ai pris soin de ne pas lire la 4e de couverture, ni la préface, avant de me plonger dans la lecture de ce petit chef-d'oeuvre de la littérature fantastique renouvelée par ces deux grands auteurs, Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares. Si le début ne m'a guère convaincue par son originalité ni par sa prose, et n'aurait guère mérité plus d'une *, le dénouement en revanche m'a séduite, par son positionnement métaphysique obtenu par cette singulière invention qui procure l'immortalité sans la possibilité de l'échange, tant et si bien que le narrateur qui ne souffre aucunement de la solitude initialement finit par la trouver plus cruelle qu'auparavant. Une excellente démonstration de la structure interne et des possibilités d'ouverture de la littérature fantastique.

L’Invention de Morel (La invención de Morel, 1940), roman, traduit de l'espagnol par Armand Pierhal, préface de Jorge Luis Borges. [Paris], Éditions Robert Laffont, « Pavillons », 1952, 160 p., plusieurs réimpressions, dont celle dans la collection « Classiques Pavillons » — réédition : [Paris], U.G.E., « 10-18. Domaine étranger » n° 953, 1976, 1992, 128 p., 4 €.

publié dans : Littératures hispano-américaines
Samedi 28 octobre 2006
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La nymphe et le sous-commandant / Jaime Avilés
Traduit de l'espagnol (Mexique) par René Solis


Alléchée pourtant par les 5 étoiles ! que lui accordait Evène, j'ai lu une centaine de pages avant de me résoudre à déclarer forfait.
Désolée, je n'ai pas pu continuer cette histoire d'un journaliste quarantenaire qui tombe fou amoureux de la très jeune Nausicaa, "la plus belle que jamais contemplèrent les yeux mortels". Mais la guerre est déclarée entre les zapatistes et le gouvernement. Le journaliste se retrouve au coeur du conflit, aux côtés du sous-commandant Marcos, tandis que son coeur bat pour sa nymphe...
Le rythme est rapide, souvent dialogué, balançant entre le mythique et la réalité prosaïque, l'intrigue confuse comme son protagoniste. Bref, n'y prenant pas plaisir, je me suis résolue à l'abandonner.
Quelqu'un l'a-t-il lu et apprécié ?

publié dans : Littératures hispano-américaines
Mercredi 20 septembre 2006
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La Villa des mystères / Federico Andahazi

Traduit de l'espagnol (Argentine) par Claude Bleton

En cet été pluvieux de 1816 débarquent à la Villa Diodati, bordant le lac Léman, deux couples, Percy et Mary Shelley, Claire Clairmont et Lord Byron, suivi de son secrétaire, le docteur Polidori, méprisé et envieux du succès littéraire son maître. Dès son arrivée, ce dernier trouve dans sa mansarde une lettre étrange, déposée là par une inconnue, bientôt suivie par d'autres. Cette dernière lui conte le destin étroitement lié au sien de ses deux soeurs, les jumelles Legrand, comédiennes célèbres dans leur jeunesse pour leur beauté et leurs moeurs scandaleuses. Car cette troisième soeur cachée qui lui écrit serait un freaks, aussi monstrueuse que lettrée, dont l'élixir de vie ne serait pas du sang...

Un roman licencieux, dès l'incipit, on le pressent, qui aurait pu figurer dans l'enfer d'une bibliothèque, les moyens déployés pour obtenir le liquide précieux ne manquant pas. Ce détournement du pacte littéraire est éminemment humoristique, et certains passages du roman peuvent se lire à gorge déployée, tant le comique de situation s'y prête. Voici un roman gothique dont la modernité repose sur son lien direct avec la sexualité qui n'est plus seulement suggéré mais manifeste, et dont l'humour tourne en dérision l'invraisemblance des faits narrés. Un genre revisité.

publié dans : Littératures hispano-américaines
Lundi 28 août 2006
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Cent ans de solitude / Gabriel Garcia Marquez

Traduit de l'espagnol (Colombie) par Claude et Carmen Durand


José Arcadia Buenda part en expédition avec Ursula et quelques amis fonder une famille et un village loin très loin dans une contrée isolée. Arrive au village de Macondo des gitans, et avec eux de nouvelles inventions phénoménales. Parmi eux l'étrange Melquiades semble connaître bien des secrets, dont celui de la pierre philosophale, et lègue à la famille qui s'étoffe des manuscrits indéchiffrables, que les fils, portant le même prénom génération après génaration, tentent de comprendre, tandis que des guerres civiles éclatent, avec à la tête des libéraux son fils, le colonel Aureliano Buenda, des couples s'aiment, se désirent, enfantent, se déchirent, et meurent, tandis que le village naît, prospère, subit les ravages de la pluie et de la sécheresse, puis dépérit...

Une étourdissante épopée qui, l'espace d'un siècle, décrit la naissance, l'apogée puis la décrépitude d'une famille, de leur maison et de leur village. L'incipit déjà laisse pressentir l'ampleur du récit. Le mélange de magie, d'alchimie, de vie et d'espoir qui se dégage du premier tiers du roman est une pure merveille. Si le deuxième tiers s'attarde beaucoup sur le colonel Aureliano Buenda et les ravages d'une guerre civile sur un pays comme sur le coeur d'un homme, c'est peut-être ensuite pour mieux mettre en lumière la force de l'oubli et de la désinformation politique, médiatique et pédagogique, en l'absence de témoins du passé, trop peu nombreux pour être crus. Le colonel, célèbre le temps de deux générations, est ensuite totalement effacé de la mémoire collective dans le dernier tiers du roman, plus sombre, plus tragique. Seuls les descendants conservent la mémoire des morts... Et le dernier emporte avec lui l'élucidation  des manuscrits et cette mémoire de cent ans de solitude d'une famille éteinte. Un chef-d'oeuvre incontournable.



publié dans : Littératures hispano-américaines
Dimanche 27 août 2006
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