Contemporains français

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"Horticulteur fanatique et limité à sa passion, il se fit fatalement faucher dans la fleur de l'âge." (La fatalité, p. 60).


Dans son avant-dernier recueil de 153 nouveaux contes, Jacques Sternberg fait la part belle à l'humour noir, sur la Création et sur Dieu, sur l'écrivain, sur la vieillesse et la mort, avec toujours une quantité non négligeable de récits fantastiques (29) ou relevant de la science-fiction (30). Nombreux d’ailleurs sont les contes déjà parus dans les Contes glacés ou Géométrie dans l’impossible.


Comme toujours chez lui, la réalité la plus ordinaire peut coûter la vie autant que des voyages interplanétaires, comme un fait mineur peut engendrer des conséquences insoupçonnables. Les certitudes n’ont plus cours. Rien ne sauve l’homme… Et jamais Sternberg n’a autant évoqué la mort, cette mort qui ne saurait tarder à présent, ni sa condition d’écrivain hélas oublié des prix et de la renommée, avec toutefois une lueur d’espoir teintée d’humour noir dans L’auteur,  où il se met lui-même en abime. Car sa foi en l’être humain paraît comme une étoile filante, dans ce recueil couleur nuit d’encre, au travers de deux contes seulement, la fraternité en pleine guerre dans La sentinelle et la renaissance de l’amour dans le rendez-vous.

 

Mes contes préférés ? La création, L'épitaphe, L'essai, Les revenants, Le roman, L'évolution. Les contes de Sternberg, on les prend, on en lit quelques-uns, on sourit, on les repose, mais on ne les oublie pas.


A la fin de l'ouvrage, vous trouverez une table des matières, l'éditorial du Cabinet noir, une biographie de Jacques Sternberg, et un hommage de Sternberg à Alain Dorémieux qui, le premier, en 1954, avait découvert son talent de conteur.


Nous ne tarderons pas à revenir sur cet écrivain prolifique avec cette fois son dernier recueil 300 contes pour solde de tout compte.


Critique dans la presse :

« Un régal de petits récits concis, cinglants, n’épargnant rien ni personne, et surtout pas Dieu dont l’obsession poursuit cet athée, à égalité avec la mort, seule certitude absolue et énigme éternellement irrésolue. » Aliette Armel, Magazine littéraire, février 1999, n°373, p. 74-75.

 

STERNBERG, Jacques. – Si loin de nulle part. – Ed. Les Belles Lettres, 1998.- 232 p.. - (Le cabinet noir). – ISBN 2-251-7711—0 : 49 F.

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Dimanche 13 décembre 2009 7 13 12 2009 11:50
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Voici deux livres qui m'ont été adressés sur mon lieu de travail, tous deux dédicacés, accompagnés  du catalogue d'une exposition consacrée à l'auteur et d'une lettre chaleureuse.

Qui est donc Carl Norac ? Lisant extrêmement peu de littérature jeunesse, je devais bien être l'une des rares à l'ignorer :
lacune qui sera vite comblée pour vous aussi en jetant un oeil sur le site de l'auteur ici.

Essentiellement reconnu pour son talent de conteur dans des albums, traduit dans 49 langues, Carl Norac est aussi et avant tout poète. D'ailleurs ses ouvrages pour la jeunesse n'en sont jamais dépourvus, mais sur un tout autre registre.

En effet, sur le tempo des
quatre saisons, Carl Norac nous livre ici un recueil de proses poétiques toutes imprégnées d'une langueur toute mélancolique. « Écrit(es) après une rupture sentimentale et une douloureuse expérience de la solitude », ces sonates intimes sonnent comme autant d'instants perdus en quête d'un amour absent, révolu ou à venir.
Ne manquez pas la longue interview mise en ligne qu'il a accordée à la revue InterCDI (n°208).

Lisez aussi la chronique de Pascale Arguedas et celle dans Carnets de SeL de Petites histoires pour les enfants qui s'endorment très vite.



L'escampette éditions, 2008. - 80 p.. - ISBN 978-2-35608-003-5 : 13 euros.

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Samedi 12 décembre 2009 6 12 12 2009 15:07
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Pour Jacques Sternberg, "écrire un roman de plus de 250 pages, c'est à la portée de n'importe quel écrivain plus ou moins doué. [...] Mais écrire 270 contes, généralement brefs, c'est une autre histoire. Ce n'est plus une question de cadence mais d'inspiration : cela demande 270 idées. C'est beaucoup."
 
Contes et nouvelles constituent donc la majeure partie de sa production, en tout cas, la plus intéressante, et le recueil que voici reste à mon sens le plus abouti.

C’est après la guerre, de 1948 à 1973, à Bruxelles, que Jacques Sternberg écrivit ces récits brefs et les lut, deux fois par semaine, à "La Poubelle", cabaret littéraire animé par Jo Dekmine.

Il livre dans ces Contes glacés une vision particulièrement terrifiante de la vie.

Cette vision transcende les genres chez lui. De fait, rien n'est terrifiant mais tout est terriblement reçu. Comme son défunt ami Roland Topor, illustrateur de ses recueils, Jacques Sternberg fuit les appellations et condamne cette manie héritée des sciences naturelles et d'Aristote de toujours vouloir classer la moindre espèce d'écrit dans un genre définitivement arrêté. Mieux que quiconque, Jacques Sternberg passe de l'un à l'autre de ces genres en véritable virtuose et les mélange dans un même récit. Ces genres sont pourtant très proches, et ce dès leur origine. Leur évolution le confirme.
La science-fiction (41 histoires ici), après avoir goûté au plaisir de l'exotisme intersidéral ou scientifique, se penche davantage sur notre condition ; à elles seules les parties "Les Autres" et "L'Ailleurs" en proposent respectivement douze et vingt ; l'intitulé de ces deux chapitres reprend en filigrane les topoï de l'altérité et du voyage exploités par la science-fiction.
Le fantastique (128 contes au total, pratiquement la moitié du recueil) ne répond plus à des peurs externes mais internes à l'homme.
L'humour noir et l'absurde, enfin, plus contemporains, révèlent une forme d'horreur moderne. Il imite d'ailleurs à sa manière les tall stories à l'américaine, ces histoires invraisemblables qu'on débite sans sourciller.

En revanche, Jacques Sternberg affiche son souci de cohésion par la création de chapitres et le choix du titre, qui suggère "glacés de peur". Contrairement au classement par ordre alphabétique des contes de la plupart de ses recueils, ces contes sont, semble-t-il, répartis en fonction de leurs éléments perturbateurs, de ce qui conditionne l'irruption de la terreur. Et, à l'image de la poupée russe, au cœur de ces contes écrits "pour glacer de peur", et, plus précisément à l'intérieur des rubriques, le propre titre du conte est choisi en fonction du vecteur qui provoque une fissure dans le monde réel. Citons-en quelques-uns dans la rubrique "Les Objets" : La Photographie, Le Papier peint, La Machine à sous, L'Affiche, La Clé, Le Miroir, La Bouteille, La Vitre, Les Lunettes, Le Tricot ou La Photo. En fait, quels que soient leur rubrique et leur genre, les contes sont regroupés sous un dénominateur commun, la terreur.

Le phénomène de la réitération constitue peut-être la loi d'organisation la plus visible pour le lecteur. Ainsi, à plusieurs reprises, l'incipit ressemble à une formule de conte merveilleux dans le style de Marcel Aymé. De même, le schéma narratif est le suivant : la solitude à l'imparfait d'un fantoche mène à une fissure du réel, rupture marquée par le passage au passé simple, qui conduit à la mort du fantoche. Il s'inspire en cela d'une longue tradition de la nouvelle, voire celle de toute la littérature en général, puisque cette structure narrative fait figure de modèle. La quasi-absence de décors et de repères temporels, ce refus de tout réalisme topographique ou historique, confèrent au récit la valeur éternelle et universelle du conte.

L'effet de loupe du texte bref sied à l'effet de terreur recherché : une entrée directe dans le sujet, peu d'événements, des ellipses narratives pour courir plus vite vers la fin. Tous les détails concourent à rendre l'effet envisagé, à entretenir le suspense. Aucun portrait, aucune description ne vient ralentir l'unique intrigue.

Le mot coupe, le mot hache, le mot viole la conscience du lecteur. De la terreur, Sternberg nous propose une vision sans voile. En effet, ce grand virtuose du texte bref dépeint la vie au vitriol, avec la précision du scalpel. Le sang gicle, un homme s'écrase au sol toutes les cinq pages. Tout est mépris, insolence, humour glacé.

Ainsi donc, si Jacques Sternberg a choisi le conte ou la nouvelle, ce n'était certainement pas pour s'inscrire dans la logique moralisante du premier, ni dans l'effort de vraisemblance de la seconde. Telle est donc la fonction des contes et nouvelles de Jacques Sternberg : aller droit au but, sans s'embarrasser de psychologisme de pacotille puisque nous sommes de toute façon de simples automates mis en marche pour un laps de temps réduit.

Sa lecture achevée, le lecteur acquiert la certitude de l'inutilité fatale de tout. A l'instar de ses contemporains, en effet, Jacques Sternberg révèle son observation impassible d'une société - machine et se livre à une analyse lucide de être humain enclin à la bêtise et la misère morales. En effet, s'il existe toujours une peur de l'autre, elle n'est plus pour autant celle d'un monstre venu de notre imaginaire ou d'ailleurs, mais celle d'un monstre bien réel : l'homme. Incapable de communiquer dans l'intimité ou avec l'extraterrestre le plus différent, l'homme reste le pire ennemi de l'homme. Il est capable de la plus grande indifférence, tels le spectacle de la déportation ou celui des événements du Rwanda. Les hommes s'entre-tuent à travers les siècles, pour une question de territoire ou de religion. Par l'absurde, Jacques Sternberg va refuser de jouer la comédie humaine ; il se situe hors de ses conversations insipides car stéréotypées, de son aliénation culturelle, de son perpétuel recommencement. C'est pourquoi la véritable folie, moderne, terrifiante, est chez lui quotidienne, universelle : c'est le thème de l'engagement et du travail, de l'homme aliéné par la passion morbide du travail jusqu'à l'épuisement de ses forces vitales. Du même coup, il critique la société, le capitalisme, la bureaucratie oppressive et toutes les institutions. Il imagine une société futuriste où l'individu perd son identité, sa personnalité, ses relations, sa vie et reverse ses journées de travail en taxes et impôts Il démantèle cette civilisation bâtie sur une idée reçue : "On n'arrête pas le progrès !". Jacques Sternberg attaque donc à mots armés le monstre humain et la société inhumaine qu'il a façonnée et qui lui a échappé. Ce ne sont pas un ni deux coups portés à ce soi-disant bon sens quotidien mais plusieurs centaines assénés, à travers ses contes.

« A côté de l’usine qui fabriquait en série des allumettes, cet hommes d’affaires avait créé une entreprise où l’on enflammait les allumettes pour vérifier si elles étaient utilisables. » (p. 196)

Fréquemment, sa rage est aussi d'ordre écologique, dénonçant la pollution et le gaspillage des ressources naturelles. Il n'en garde pas moins ses griffes pour son sujet de prédilection : la religion, qu'il porte systématiquement en dérision.

Aussi Jacques Sternberg laisse-t-il son lecteur au bord du précipice. Non seulement il enchaîne ses maillons du vecteur - tension vers la terreur sans retour à l'ordre, sans vecteur-détente, mais surtout il détruit ainsi les fondements du réel et ses certitudes sans rien reconstruire. Cette vision anarchique du monde provoque donc aussi le chaos dans l'esprit du lecteur et bouleverse sa propre vision du monde.

Mes contes préférés ? Les Chats, Le Rideau, Le Plafond, La Photographie, Marée basse.

« C’est avec quelque étonnement qu’on remarquait accroché à la porte de ce caveau funéraire l’écriteau : JE REVIENS DANS UN INSTANT. » (p. 162)

Nous n’en avons pas non plus terminé avec Jacques Sternberg… et nous reviendrons avec d’autres critiques.


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Dimanche 22 novembre 2009 7 22 11 2009 17:45
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Selon Mr K., « Le show-biz est une valse à trois temps. On lèche, on lâche, on lynche ».

Trois mouvements, trois temps pour cette saga dans le milieu de l'industrie du skeud (comprenez du disque), trois points de vue pour ce portrait  brossé d'un producteur, Monsieur K. C'est aussi, relatés par un narrateur passé d'assistant de production à conseiller à la direction artistique, l'ascension, la chute puis le retour médiatique de Rachid, la vedette du rap avec son tube La Rasquale...

"A l'époque, si je savais depuis longtemps que le père Noêl était la caissière en blouse rose d'un supermarché, je croyais encore en la possible existence d'un ange gardien providentiel qui viendrait m'arracher des griffes des hommes du cardinal ou des gitans de la rue de Strasbourg. C'était ma dernière chance de croire encore au monde de la fiction. J'ai prié Zorro, puisque ni Jackie ni Bruce n'étaient libres.
Et c'est Rachid qui est arrivé." (p. 15-16)

Un roman, porté par le ton familier et nonchalant d'un jeune narrateur banlieusard, sur les rouages de l'industrie du disque et sa médiatisation.

BOCQUET, José-Louis. - Swing mineur. - La table ronde, 2009. - 218 p.. - ISBN 978-2-7103-3150-6 : 18 euros.

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Vendredi 20 novembre 2009 5 20 11 2009 13:43
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Qu'il est ténu le fil qui relie ces trois récits  mis bout à bout pour constituer ce qui ne pourrait être un roman mais se dit tel, tant le genre de la nouvelle reste largement déprécié en France. Publiée en tant que recueil de nouvelles, jamais cette oeuvre n'aurait pu avoir le Goncourt, ou même un prix équivalent.
 
Ce fil, ce sont ces menus détails tout juste effleurés, la brève évocation d'un lien de parenté, d'un village, du nom d'une prison, d'un emploi de domestique chez le père d'une autre, mais c'est surtout un thème qui soude ces trois histoires en un "recueil" romanesque. Ici, la force des femmes, c'est de vouloir s'élever au-dessus de leur héritage familial, c'est de décider de leur destin, jusqu'à ce qu'un homme, père, mari ou amant, le fasse vaciller voire sombrer, par son égoïsme, sa lâcheté, son inconséquence ou sa trahison.

C'est l'histoire de Norah, de Fanta, de Khady Sambra, toutes trois parties ou voulant partir du Sénégal. La première, devenue avocate en France, retourne au pays sur la demande de son père, qu'elle retrouve juché en tongs sur un flamboyant, pour sauver son frère, Sony, bardé de diplômes, accusé du meurtre de sa jeune belle-mère. Fanta, devenue professeure d'université alors qu'issue d'un milieu très modeste, se retrouve en Gironde mère au foyer, par la faute de son époux qui n'a pas su un jour faire taire les démons de son père et a été déchu de ses fonctions. Khady, enfin, cousine de Fanta, elle a été la domestique du père de Norah. Veuve, devenue inutile, elle est confiée par sa belle-famille à un passeur. Commence un périple dangereux semé d'embûches mais accepté avec dignité...

"Il percevait près de lui un autre souffle que le sien, une autre présence dans les branches. Depuis quelques semaines il savait qu'il n'était plus seul dans son repaire et il attendait sans hâte ni courroux que l'étranger se révélât bien  qu'il sût déjà de qui il s'agissait, parce que ce ne pouvait être nul autre. Il n'en éprouvait pas d'irritation car dans l'obscure quiétude du flamboyant son coeur battait alangui et son esprit était indolent. Mais il n'en éprouvait pas d'irritation : sa fille Norah était là, près de lui, perchée parmi les branches défleuries dans l'odeur sure des petites feuilles, elle était là sombre dans sa robe vert tilleul, à distance prudente de la phosphorescence de son père, et pourquoi serait-elle venue se nicher dans le flamboyant si ce n'était pour établir une concorde définitive ? Il entendait le souffle de sa fille et n'en éprouvait pas d'irritation." (p. 93-94)


La prose de Marie NDaye s'étire sur de longues phrases, scandées par des rimes ou la juxtaposition d'épithètes ou d'adverbes. Il peut paraître difficile, au tout début, de s'adapter à ce style, très travaillé. De même, chaque nouveau chapitre exige une attention nouvelle, la plongée dans une autre histoire, opérant autant de cassures entre chaque récit. Enfin, on referme ce roman puis on le reprend avec un certain malaise, relativement séduit par cette plume ensorcelante, mais dérouté par le portrait psychologique extrêmement négatif fait aux hommes et les affres de l'humiliation de ses personnages.

Vous l'aurez compris, malgré la finesse de ses descriptions psychologiques, mon avis reste partagé, et je lui ai préféré la simplicité et la justesse des Hommes de Laurent Mauvignier qui, hélas, n'a été distingué que par un prix méconnu.

NDIAYE, Marie. - Trois femmes puissantes. - Paris : Gallimard, 2009. - 316 p.. - (Nrf). - ISBN 978-2-07-078654-1 : 19 euros.


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Samedi 14 novembre 2009 6 14 11 2009 12:15
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Lorsque Renée décide de partir de cette capitale "stressante" qu'est Paris pour l'Italie, rêvant là-bas de mener une vie d'artiste, commence une correspondance régulière avec son amie, Louise, qui, elle, abandonne sa thèse et son petit ami pour se radicaliser dans son rejet du capitalisme par l'action et épouser l'anarchisme. A défaut de se comprendre, elles livrent ainsi sur le papier durant trois années leurs rêves et leurs désillusions...

 

"Les Insoumises est un roman d'apprentissage dans la veine de ceux du 19éme siècle, il est librement inspiré de Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac qui fut mon livre de chevet pendant toute mon adolescence. Mon roman était pour moi l'occasion de lui rendre hommage mais aussi de parler de la jeunesse d'aujourd'hui, et de la difficulté de débuter dans la vie quand justement on possède un esprit trop romanesque.


Le genre épistolaire me permettait une plus grande liberté et il m'a semblé que c'était la première marque d'insoumission de mes héroïnes, à une époque où il n'existe quasiment plus que les mails, les SMS et autres moyens virtuels de communiquer.


Cette forme obsolète me tenait à coeur car elle symbolise tout un monde qui disparaît et qui fait pourtant l'intérêt de la vie ; les discussions interminables dans les cafés, la flânerie, la lecture prolongée dans les vieilles librairies poussiéreuses où l'on sait qu'on est en train de perdre son temps ; on feuillette d'abord furtivement une page, puis happé par le livre on le dévore sans forcément l'acheter. Ce sont les vieux cinémas du quartier latin, ces lectures intempestives dans un coin sombre d'une librairie, les promenades dans la campagne ou dans les villes, ce qu'on appelle aujourd'hui la paresse qui m'ont poussée à écrire ce livre."
Célia Lévi dans Le courrier des auteurs (Le choix des libraires)

 

Les Insoumises est donc un roman épistolaire, un biais commode pour l'auteur, à peine plus âgée que ses deux héroïnes, pour oser se lancer dans un premier roman en avançant grâce à la construction en échos et en réponses que l'une fait aux réflexions et pensées de l'autre. Cette progression en miroir permet aussi de révéler deux personnalités apparemment opposées, l'une aspirant à peindre ou à tourner des films, sans jamais avoir tenu un pinceau ou une caméra, l'autre à se faire accepter dans des groupuscules anarchistes. Mais toutes deux font preuve d'une exaltation toute romantique d'un autre temps, d'un autre siècle, révoltées d'un même élan par cette société qui les va les briser et les condamner à une impasse, pire à l'isolement. De même ces vraies lettres, sans passer par les courriels, comme on n'en fait plus, paraissent aujourd'hui  bien dépassées, nos humeurs passant sur Facebook en instantané. 


"A la fin de la soirée, les convives ne tenaient plus debout, les yeux engourdis se fermaient sous le poids des paupières lourdes du tumulte, les voix enrouées par la fumée et les vapeurs des liqueurs se taisaient un moment pour gronder un instant après, c'étaient de véritables priapées antiques. La nappe était maculée de taches grenat et de débris d'aliments. On aurait dit un tableau flamand."('p. 98)


On aime donc sa dénonciation du monde du travail et de l'art gangréné par le capitalisme, son cynisme sur le sentiment amoureux,

"Nous passons toutes les journées au lit, ou chez moi ou chez lui. Il me fait à manger divinement, et me répète toute la journée que je suis magnifique, que je ressemble à la Vénus de Botticelli. En ce moment même où je t'écris il dort comme un enfant. Il est d'une beauté saisissante, ses boucles d'un noir d'ébène me font penser au Bacchus du Caravage mais son visage est si doux, ses traits si fins. Je ne me lasse pas de le regarder. Je connais enfin la volupté et les délices d'un amour vrai et partagé, alors tu comprendras qu'il n'est pas question pour moi de quitter une telle félicité." (p. 78) et une vingtaine de pages plus tard :

"Je pensais que l'amour avait le pouvoir de tout transfigurer, je m'aperçois qu'en réalité, on retombe très vite dans le quotidien et dans la banalité." (p. 100)

sa description de la nonchalance italienne, mais on aimerait être surpris et à la voir prendre plus de risques pour son prochain roman, dans le choix du genre et des personnages.

Un bon roman d'apprentissage au demeurant, au dénouement un brin pessimiste, mais c'est l'époque qui veut cela, hélas. 


Revue de presse, par ordre de parution :

- L'Humanité, jeudi 8 janvier 2009

- Livres hebdo, 9 janvier 2009. Critique de Véronique Rossignol.

- Le Figaro magazine, 17 janvier 2009. Critique de Jean-Marc Parisis.

- Regards, n°59, février 2009

- Technikart, février 2009. Critique de Julien Bisson.

- Cathulu, 1er mai 2009

- Le Monde, 15 mai 2009. Critique de Josyane Savigneau.

- Quartier livres

- Livres hebdo, 24 septembre 2009 : le roman Les Insoumises parmi dans une sélection de 14 romans parmi les premiers romans français. La remise des prix par le jury du premier roman dont fait partie Georges-Olivier Châteaureynaud est prévue dans les premiers jours de la seconde quinzaine de novembre... c'est-à-dire bientôt !

 

LEVI, Celia. - Les insoumises. – Auch : Tristram, 2008. – 181 p.. – ISBN 978-2-907681-71-1: 18 euros.

 


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Vendredi 6 novembre 2009 5 06 11 2009 13:14
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Que celui ou celle qui n'a jamais entendu parler Des Hommes, ce roman sur l'Algérie porté aux nues par une presse unanime et enthousiaste, laisse un commentaire sous ce billet !
Piquée par la curiosité, j'aurais pu attendre que le buzz s'apaise, mais mon intérêt s'était trouvé éveillé par le thème abordé, et enfin, cerise sur le gâteau, j'eus le plaisir d'assister à une rencontre avec l'heureux auteur... lequel semble bien parti pour remporter l'un des nombreux prix littéraires de cet automne. Arriva ce qui devait arriver : j'ai lu Des hommes de Laurent Mauvignier et je l'ai aimé. Je l'ai savouré dès la première page, conquise par cette écriture à la fois simple et complice, oui, dans une sorte de
connivence entre le lecteur et le narrateur qui se souvient, remet en ordre ses pensées. Une écriture terriblement juste, doublée d'une analyse psychologique tellement fine, pleine d'un drame à venir, à moins qu'il ne soit déjà passé, ce drame, ailleurs, pendant la guerre d'Algérie, quarante ans avant celui de cette fête d'anniversaire au village, au cours de laquelle Feu de bois offre à sa soeur Solange une broche dont il n'a pas les moyens, et, humilié par la colère et l'incompréhension générales, retourne sa colère contre l'Algérien présent et sa famille. 

"Je me souviens, elle a dit, je me souviens, au début, quand Saïd est arrivé ici, quand on a travaillé ensemble au début, les gens ne disaient rien, ça se passait bien et puis un jour il fallait voter pour les représentants du personnel de la mairie, pour les délégués ou je sais plus. (...) On se connaît tous et personne ne voulait être candidat, parce que tous savent que ça prend du temps, d'être délégué, et puis qu'il faut s'en occuper sérieusement ; et je me souviens de ce que ça a été quand il s'est proposé, Saïd. Ce moment entre les gens, je sais pas comment dire, la gêne, le silence, quelque chose entre les gens, dans les regards ou je sais pas, non, dans l'air, et c'est le gros Bouboule, avec son sourire de gamin et son visage tout rebondi et plissé autour des yeux et sous le menton qui a dit ce que les autres pensaient et qu'aucun n'était capable de reconnaître et d'assumer vraiment, comm si on ne se rendait pas compte, oui, de ce qui se passait."  (p. 96)

Un bon roman, un excellent devrais-je dire, à lire sans tarder, pour ne pas oublier ce que c'était de partir en guerre, de la vivre et d'en revenir, sans un mot sur ce qui s'était réellement passé, sans vouloir remuer tous ces mauvais souvenirs, ces traumatismes dont on ne guérit pas et que l'on garde pour soi.

Minuit, 2009. 280 p.. -
ISBN 978-2707320759 : 17,50 euros.


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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 10 2009 17:05
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