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Carnets de SeL

Le soir où, bouleversée, Ann Hidden, âgée de quarante-sept ans, suit Thomas, son conjoint, jusqu'à la maison de sa maîtresse à Choisy-le-Roi, elle retrouve un ami d'enfance, Georges Roehl, homosexuel souffrant de sa solitude. Cette même nuit, elle décide de quitter Thomas, et avec lui, toute sa vie passée dont elle fait table rase, vendant ses pianos (elle compose), ses meubles, sa maison, quittant son travail, et partant pour l'Italie. Là-bas, elle tombe amoureuse, pas d'un homme, non, d'une villa sur la falaise, inhabitée, que possède une vieille paysanne, Amalia, et qui ne tarde pas à accepter de la lui vendre...

"Elle aimait de façon passionnée, obsédée, la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu'elle aimait. Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. Quelque chose de beaucoup plus ancien que ce qui peut être désigné par les mots que nous avons appris longtemps après que nous sommes nés. Mais ce n'était plus un homme qu'elle aimait ainsi. C'était une paroi de montagne où elle cherchait à s'accrocher. C'était un recoin d'herbes, de lumière, de lave, de feu interne, où elle désirait vivre. Quelque chose, aussi intense qu'immédiat, l'accueillait à chaque fois qu'elle arrivait sur le surplomb de lave. C'était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait pas par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenue, aimée." (p. 137)

Peu de lieux vous conquièrent ainsi. Il suffit que vous y soyez pour que vous vous y sentiez comblé(e), entier(e), enfin vous-même. Pascal Quignard excelle dans l'expression de ce sentiment indicible. L'eau est un élément qui accompagne presque chacun des décors où se déplace sa protagoniste, entre la Bretagne, l'étrange village de Teilly bâti au-dessus de l'Yonne, et cette villa sur l'île d'Ischia surplombant la mer Tyrrhénienne. Il nous plonge tantôt dans la fraîcheur de l'eau, tantôt dans les srigueurs du climat, sous un soleil de plomb ou dans le givre d'un plein hiver.
Le roman, en fait, se déroule en quatre temps : le premier, euphorisant, c'est la libération, la rupture ; le second ne l'est pas moins, c'est la félicité trouvée avec l'amour porté à cette villa et à la fillette, Lena, âgée de deux ans, de son amant ; le troisième introduit d'autres personnages, encore, dont un narrateur, ce "je" ayant la particularité de n'arriver qu'aux deux tiers du roman, sans jouer de rôle essentiel, si ce n'est de lui faire connaître Juliette, qu'elle va aimer dans tous les sens du terme, faisant naître un trio inséparable composé d'Ann, de Lina et de Juliette dans ce petit coin de paradis perdu. C'est l'acmé de sa vie. Un drame surviendra, qui précipitera son abandon de la maison et son retour en France dans la dernière partie.
Je n'avais jamais rien lu de cet auteur qui passe pour être l'un des plus importants actuellement en France. J'avoue avoir préféré les deux premières parties. Son écriture sobre et sensible m'a séduite autant que sa thématique de l'amour et de la fuite, par ailleurs assez banale mais ici remarquablement bien abordée.

QUIGNARD, Pascal. - Villa Amalia. - Gallimard, 2006. - 300 p.. - (Folio ; 4588). - ISBN 978-2-07-034706-3.

publié dans : Contemporains français
Mardi 15 juillet 2008
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Journal d'un quinqua au chomdu

Cadre quinquagénaire licencié d'une boîte de pub, quitté peu après par sa femme Françoise qui renaît à une seconde vie avec un autre, Michel a bien tenté durant ces 7 années de survivre sans elle et d'envoyer des lettres de motivation originales suivies de quelques rares entretiens, mais, abandonnant tout espoir, il finit par se couper du monde extérieur. 

Autant la presse avait boudé On s'embrasse pas ?***, paru l'an dernier, autant elle avait salué ce premier roman de Michel Monnereau, acheté à l'occasion de notre rencontre au dernier Salon du Livre. Voilà encore une saute d'humeur que je ne m'explique pas, car Carnets de déroute n'est que le brouillon du second, l'un et l'autre animés du même humour corrosif et de la même langue venimeuse. Mais Carnets de déroute n'a pas d'intrigue, ou si peu. Ce qui est normal, vu le sujet, certes. Journal d'un quinquagénaire, se retrouvant sans occupation et sans personne pour meubler son existence, rien ne s'y passe, ou presque : une tentative de coexistence avec un sans-abri puis avec une chienne, baptisée Françoise pour se venger, se soldant par un échec, la rencontre invraisemblable avec une baronne, qui l'oublie aussitôt, quelques entretiens où il se prend à espérer... inutilement. Le monde est féroce et broie ses déchets. Pour Michel Monnereau, c'est un terreau sur lequel il fait pousser un chant vain et désespéré.

MONNEREAU, Michel. - Carnets de déroute. - La Table Ronde, 2008. – 199 p.. - ISBN : 2-7103-2809-7 : 16 €.

publié dans : Contemporains français
Vendredi 20 juin 2008
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Veuf et père d'une fillette gardée par une nounou accro au piercing et au roller, il exerce un métier qui le dégoûte, qui l'assimile à une hyène : c'est lui qui, aux côtés de son collègue qui a tout du bôf, va annoncer à un père, à une mère, qu'ils viennent de perdre un fils, une fille, un proche et les préparer doucement à donner leur accord pour un don d'organes.

Le don d'organes n'a pas vraiment la cote avec ce roman qui le montre sous son plus mauvais jour. Sombre, amer, révolté, le narrateur n'aime guère ce qu'il voit dans ce monde - l'affiche publicitaire vulgaire de Bigard, le crachat d'un passant sur des femmes yougoslaves mendiant avec leur enfant, les insultes racistes au cours de match de foot - ni ce qu'il y fait : voler aux vivants les restes d'un être cher.

Après
Les Ames grises***, La petite fille de Monsieur Linh*** et le Rapport de Brocdeck****, c'est le quatrième roman que je lis de cet auteur, et celui que j'ai de loin le moins apprécié. Car si J'abandonne constitue le plus négatif de tous, il n'a rien d'inventif, ni de transcendant. Cette vision du don d'organe m'a aussitôt déplue, ayant rencontré des médecins et infirmières se battant chaque jour pour sauver des vies en récupérant les organes sains d'autres. Le roman lui-même m'a semblé recenser tout ce que l'auteur comme tout un chacun peut exécrer dans la société, devenant un condensé de ce qui peut lui donner la nausée au quotidien, avec en arrière-plan la douceur et l'innocence de cette petite fille, comme une thème vu et revu dans ses autres romans depuis.
Un roman coup de gueule qui m'a laissée impassible.

publié dans : Contemporains français
Mardi 13 mai 2008
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Prétextat Tach, prix Nobel de littérature, tire la triste fierté d'être atteint d'un cancer rarissime qui ne lui accorde plus que deux mois à vivre. Aussitôt les médias se déchaînent, dépêchant
pour interviewer ce misanthrope une poignée de journalistes triés sur le volet par son secrétaire dévoué. Les quatre premiers se font très vite congédier. Mais le cinquième, qui sera la dernière, semble le prendre à son propre jeu...


Presque entièrement dialogué pour mieux mettre en exergue les duels successifs du protagoniste avec les journalistes, ce premier roman témoigne néanmoins de la plume d'Amélie Nothomb, qui se révèle ironique, mordante, inventive, machiavélique, cynique, cruelle. Cette dernière met en scène un écrivain antipathique, vicéralement mysogine et mysanthrope, un obèse provocateur, bouffi d'orgueil, jouissant du plaisir d'éconduire les journalistes l'un après l'autre, et qui va rencontrer en la personne d'une jeune "fouille-merde" sûre d'elle, son double. Pourtant, le lecteur n'est pas non plus du côté de ces journalistes, qui l'un après l'autre se croient plus habiles que les précédents. Parfois même, il pourrait en retirer pour lui-même quelques pensées bien senties :
"moi, je lis comme je mange : ça ne signifie pas seulement que j'en ai besoin, ça signifie surtout que ça entre dans mes composantes et que ça les modifie." (p. 69)
Ainsi, "on ne regarde plus les jeunes filles en imperméable comme avant, quand on a lu un Léo Malet." (p. 70)


Bien au contraire, un peu comme un arbitre dans une partie de tennis, le lecteur observe les victoires successives du personnage principal, que le cynisme rend presque sympathique, avant de jouir de cette longue joute de répliques cinglantes entre le vieil écrivain et cette journaliste, laquelle va se transformer en interrogatoire serré qui va dévoiler, à partir d'un roman inachevé mis en abîme, Hygiène de l'assassin, le passé du premier.
Croyez-moi, si vous ne l'avez lu, vous passerez un bon moment en sa compagnie.

n.b. : merci à Aurélie pour cette lecture !


publié dans : Contemporains français
Dimanche 16 mars 2008
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Roman historique - roman du terroir
Publié en 1985

En mémoire des mineurs
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Née le 1er janvier 1900, Madeleine, fille de mineurs, raconte toute sa vie passée jusqu'aux années 1960 dans la poussière des corons du Pas-de-Calais, ses joies comme ses malheurs marqués par l'histoire, ayant connu les deux guerres, les grèves successives, les acquis du Front populaire, les éboulements et les coups de grisou...

Pas question de bouder mon plaisir !
Vous l'aurez compris, ce thème m'est cher, ce qui m'a conduite à lire ce roman du terroir, agréable à lire et terriblement émouvant, pétri de bons sentiments
.
Voilà un beau roman qui nous apprend, avec un grand souci d'exactitude historique, beaucoup de choses sur les conditions de vie des mineurs de ma région natale, durant toute la première moitié du siècle dernier,
et un peu au-delà.

Je vais même vous avouer, une fois n'est pas coutume, qu'il m'est même arrivé à quelques occasions de m'identifier à l'héroïne, en particulier lorsqu'elle était encore à l'école :
"Je me découvris aussi d'une timidité maladive. En classe, j'avais peur de répondre. Bien souvent, alors que je connaissais parfaitement la réponse, je n'osais pas lever le doigt pour la donner. Je voulais le faire, mais, en même temps, un sentiment proche de l'angoisse, que je ne pouvais m'expliquer, me l'interdisait. Je préférais encore passer pour une ignorante." (p. 48-49)
Etant première de la classe,
"je me rendis compte que (des) élèves (...) en étaient jalouses. Elles se mirent à me persécuter, à me bousculer dans la cour pour me faire tomber (...). Je supportais tout, ne disais jamais rien, et elles recommençaient de plus belle, sûres de leur impunité parce que sachant bien que je ne les dénoncerais pas. Leur persécution finissait par me gâcher la vie, et j'appréhendais leur méchanceté." (p. 49-50).
Malheureusement, il n'y eut jamais pour moi de dénouement heureux !


Pocket, 2006. – 506 p..

publié dans : Contemporains français
Samedi 16 février 2008
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La seconde guerre mondiale
vue à travers le prisme d'un grand hôtel parisien
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ROMAN HISTORIQUE

Paris, 1938. D'origine alsacienne, parfaitement bilingue, Edouard Kiefer,
ancien poilu, ex-RG, est le détective chargé de la sécurité du seul palace de la rive gauche, le Lutetia. D'une rigueur et d'une conscience professionnelles transmises de son père, il en connaît tous les secrets  et les recoins, se faisant le plus discret possible, et a pris la manie de confectionner pour chacun sa petite fiche, client comme employé prêt à être embauché. Hautes figures littéraires et artistiques (James Joyce, Matisse, Albert Cohen,...) y côtoient le menu gratin jusqu'à ce que l'Abwehr, sous l'occupation, prenne possession des lieux. Lorsqu'enfin l'hôtel se trouve libéré de ces indésirables, il est réquisitionné pour une toute autre tâche, qui le lave de ce passé fâcheux, celle d'accueillir les "rapatriés", comme on nommait alors les déportés revenus des camps... 

Au début, on a comme l'impression d'anecdotes mises bout à bout, comme des pièces de puzzle s'assemblant logiquement pour constituer un roman, comme la formidable reconstitution de la vie intérieure d'un monde à part, celui d'un palace. Puis l'Histoire prend le pas sur l'histoire fragmentée, sur le récit anecdotique, et le Lutetia s'ancre véritablement dans l'Histoire, le protagoniste fictif étant utilisé comme spectateur-pivot de cette évolution, comme dépositaire de ces portraits de passages, eux bien réels, de ces fragments de vie recueillis. On assiste ainsi à la résurgence de personnages avant, pendant et après la guerre, plus que jamais vulnérables et perméables au travers de ce lieu mythique solide comme l'airain qui traverse le temps et leur devient cher / chair, comme une part d'eux-mêmes. On reste béat d'admiration par la somme de documentation et d'informations qu'a dû réunir Pierre Assouline pour faire surgir ce beau roman historique, avec l'aisance d'une plume concise, nous faisant ressortir les faits et ressentir les tempéraments plus sûrement que ce que n'importe quel documentaire pourrait écrire sur l'histoire prestigieuse de cet hôtel.

Les raisons de son choix pour le Lutetia dans ses entretiens.

ASSOULINE, Pierre. – Lutetia. – Gallimard, 2005. – 438 p.. – ISBN 2-07-077146-6 : 21 €.
 

publié dans : Contemporains français
Dimanche 6 janvier 2008
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undefinedCe n'est pas vraiment l'extase, quand on a quinze ans, de croupir au milieu des années 70 à Berre-l'Etang, cité ouvrière coincée entre ses marais et ses cheminées d'usine, sous les rayons cuisants d'un soleil constant. Le rêve de ces adolescents ? Travailler plus tard à la Shell. Et ne jamais laisser une fille se glisser entre eux. Seulement voilà, un jour, Nara, une jeune brésilienne, fait son entrée dans la vie de Tano, le solitaire, livré à lui-même. Et aussitôt le garçon en devient fou amoureux, prêt à tout pour la garder à Berre-l'Etang. 

Voici un roman fortement inspiré du premier amour de l'auteur adolescent avec une jeune Brésilienne, mais dans un contexte autrement plus désenchanté et à l'issue tragique. Une bien belle histoire d'amour avec tous les ingrédients pour nous faire pleurer comme une madeleine, la justesse du ton, la poésie et la lucidité en plus.

DELFINO, Jean-Paul. - Chair de lune. - Métailié, 2008. - 173 p.. - (Suites françaises ; 140). - ISBN 978-2-86424-649-7 : 8 €.

publié dans : Contemporains français
Dimanche 30 décembre 2007
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