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Carnets de SeL

Jacques Sternberg

Profession mortel

Jacques Sternberg ouvre son autobiographie par l'événement qui devait lui donner durant toute sa vie le sentiment d'être un miraculé de la mort, le jour où le sous-chef du camp de Gurs décide de le rayer seul de la liste du prochain convoi pour l'Allemagne nazie.

 

Cinq ans avant de mourir d'un cancer, cet écrivain prolifique était conscient en regard de ses contes brefs, dans lesquels il excellait, de la qualité moindre de ses romans, "qui ne demande(nt) qu'un seul sujet facile à truffer de mille petits incidents" (p. 34), exceptés L'Employé et Un jour ouvrable. En outre, il avait pu constater qu'il n'intéressait plus les critiques alors que ses récits figuraient en bonne place dans les manuels scolaires en compagnie de Kafka, Maupassant, Gogol, Mérimée ou Poe.


Il avait pourtant selon lui le "don d'écrire de fascinants récits avec un maximum d'efficacité, de suspense, d'humour sous-jacent et de froideur." (p. 186)


Il en profite pour remercier tous ceux qui ont pu croire en lui, comme André Parinaud, Louis Pauwels, Eric Losfeld, la libraire Valérie Schmidt, Alain Resnais, Jean-Pierre Miquel, Christian Bourgois, et quelques autres encore...


"Ce que j'écrivis en cachette, dans ces sous-sols de la promotion sociale, prit peu à peu du poids, de la densité tragique, de l'humour macabre, de l'horreur réaliste, du fantastique vécu, de l'insolite et de l'insolence." (p. 181)


Toujours à la limite d'être reconnu, Jacques Sternberg a passé sa vie à écrire et à se battre pour être publié, ses seuls remèdes, dit-il, pour échapper à sa panique de la fin. 

 

"On ne devrait écrire que des livres pour y dire ce qu'on n'ose confier à personne." (p. 170-171)

 

Cette autobiographie de Jacques Sternberg est à l'image de ses romans et de son scénario pour le film Je t'aime je t'aime d'Alain Resnais : décousue, elle recolle en puzzle des morceaux de sa vie, une vie construite autour de sa passion, écrire, faite de petits boulots et d'échecs, de rencontres, de femmes (son premier amour à seize ans, sa femme Francine), de lectures, de jazz, de navigation en solitaire.

Un portrait lucide de lui-même et de cette longue carrière d'écrivain ponctuée de coïncidences heureuses ou malheureuses. 

 

Les Belles Lettres, 2001. - 348 p.. - ISBN 2-251-44176-X : 130 F.


Publié dans : Jacques Sternberg
Jeudi 15 juillet 4 15 /07 /Juil 15:08
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DSC03712 La culture :

"Il avait une soif de connaissances tellement dévorante qu'il ne pouvait pas acheter un kilo de tomates sans avoir potassé l'évolution de la tomate à travers l'univers et les siècles."


300 contes pour solde de tout compte
, un titre ô combien adéquat puisqu'il s'agit du dernier livre publié par Jacques Sternberg, qui s'éteindra
quatre ans plus tard, un mercredi 11 octobre 2006, à l'âge de 83 ans. Comme dans son œuvre, il aura achevé sa vie sur une note d’humour noir, d’abord en mourant d’un cancer du poumon alors qu’il avait arrêté de fumer depuis 20 ans, ensuite en choisissant de se faire incinérer... Ses cendres sont déposées au cimetière du Père Lachaise.

On comprend mieux pourquoi
ce douzième et dernier recueil fait la part belle au cynisme et à l'humour noir, omniprésents même dans ses quelques 17 récits fantastiques et 19 de science-fiction qui le composent, ou encore érotiques.

Comme toujours, Jacques Sternberg se refuse à tout réalisme topographique, onomastique et à toute psychologie individualisée. Pas de patronyme donc, pas d'épaisseur psychologique des personnages. Il emploie presque toujours la troisième personne du singulier, l
a plupart du temps masculine, et féminine une quinzaine de fois, pour s'en moquer tout autant ou pour en louer les atouts de séduction.

Comme toujours aussi, ses textes brefs relatent un événement particulier, qui apparaît souvent comme le résultat explicite d'un choix dans un large éventail des possibles. Jacques Sternberg épure l'intrigue du récit par une technique du raccourci qui rendent plus percutantes encore ses attaques contre la société actuelle qui l'écoeure, mais aussi contre le monde de l'édition.

D'ailleurs, plus que dans tout autre ouvrage, Sternberg s'attarde ici beaucoup sur ce qui le préoccupe personnellement, soit sur la non-reconnaissance dans le monde de l'édition, sur les affres de l'écriture, sur la difficulté à être connu, et puis sur la maladie, la vieillesse et plus que tout, sur la mort.

Les récits que j'ai le plus appréciés :
L'Auteur, La Certitude, Les Chiffres, La Culture, Le Déclin, La Fascination, L'Essayiste, L'Indifférent, L'Exergue, La Rue...

La certitude :

"Sa vitalité (...), son inconséquence également, lui avaient permis d'avoir une existence pleine de détours passionnés, d'élans irréfléchis (...), mais comme sa lucidité ne l'avait jamais quitté, il ne put jamais oublier que la vie n'était jamais que le seul raccourci d'un rien terrifiant à un autre." (citation tronquée pour ne pas dépasser quelques lignes - cf droits)


A déguster lentement, mais sûrement : deux minutes suffisent pour lire l'un de ces contes qui peuvent faire deux lignes comme une page, mais combien de temps ensuite la plupart restent  gravés dans l'esprit.


STERNBERG, Jacques. - 300 contes pour solde de tout compte. - Paris : Manitoba / Les Belles Lettres, 2002. - 318 p. : couv. ill. en coul.. - ("Le grand cabinet noir"). - ISBN 2-251-77168-9 / 20 euros.

Publié dans : Jacques Sternberg
Vendredi 15 janvier 5 15 /01 /Jan 15:21
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"Horticulteur fanatique et limité à sa passion, il se fit fatalement faucher dans la fleur de l'âge." (La fatalité, p. 60).


Dans son avant-dernier recueil de 153 nouveaux contes, Jacques Sternberg fait la part belle à l'humour noir, sur la Création et sur Dieu, sur l'écrivain, sur la vieillesse et la mort, avec toujours une quantité non négligeable de récits fantastiques (29) ou relevant de la science-fiction (30). Nombreux d’ailleurs sont les contes déjà parus dans les Contes glacés ou Géométrie dans l’impossible.


Comme toujours chez lui, la réalité la plus ordinaire peut coûter la vie autant que des voyages interplanétaires, comme un fait mineur peut engendrer des conséquences insoupçonnables. Les certitudes n’ont plus cours. Rien ne sauve l’homme… Et jamais Sternberg n’a autant évoqué la mort, cette mort qui ne saurait tarder à présent, ni sa condition d’écrivain hélas oublié des prix et de la renommée, avec toutefois une lueur d’espoir teintée d’humour noir dans L’auteur,  où il se met lui-même en abime. Car sa foi en l’être humain paraît comme une étoile filante, dans ce recueil couleur nuit d’encre, au travers de deux contes seulement, la fraternité en pleine guerre dans La sentinelle et la renaissance de l’amour dans le rendez-vous.

 

Mes contes préférés ? La création, L'épitaphe, L'essai, Les revenants, Le roman, L'évolution. Les contes de Sternberg, on les prend, on en lit quelques-uns, on sourit, on les repose, mais on ne les oublie pas.


A la fin de l'ouvrage, vous trouverez une table des matières, l'éditorial du Cabinet noir, une biographie de Jacques Sternberg, et un hommage de Sternberg à Alain Dorémieux qui, le premier, en 1954, avait découvert son talent de conteur.


Nous ne tarderons pas à revenir sur cet écrivain prolifique avec cette fois son dernier recueil 300 contes pour solde de tout compte.


Critique dans la presse :

« Un régal de petits récits concis, cinglants, n’épargnant rien ni personne, et surtout pas Dieu dont l’obsession poursuit cet athée, à égalité avec la mort, seule certitude absolue et énigme éternellement irrésolue. » Aliette Armel, Magazine littéraire, février 1999, n°373, p. 74-75.

 

STERNBERG, Jacques. – Si loin de nulle part. – Ed. Les Belles Lettres, 1998.- 232 p.. - (Le cabinet noir). – ISBN 2-251-7711—0 : 49 F.

Publié dans : Jacques Sternberg
Dimanche 13 décembre 7 13 /12 /Déc 11:50
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Pour Jacques Sternberg, "écrire un roman de plus de 250 pages, c'est à la portée de n'importe quel écrivain plus ou moins doué. [...] Mais écrire 270 contes, généralement brefs, c'est une autre histoire. Ce n'est plus une question de cadence mais d'inspiration : cela demande 270 idées. C'est beaucoup."
 
Contes et nouvelles constituent donc la majeure partie de sa production, en tout cas, la plus intéressante, et le recueil que voici reste à mon sens le plus abouti.

C’est après la guerre, de 1948 à 1973, à Bruxelles, que Jacques Sternberg écrivit ces récits brefs et les lut, deux fois par semaine, à "La Poubelle", cabaret littéraire animé par Jo Dekmine.

Il livre dans ces Contes glacés une vision particulièrement terrifiante de la vie.

Cette vision transcende les genres chez lui. De fait, rien n'est terrifiant mais tout est terriblement reçu. Comme son défunt ami Roland Topor, illustrateur de ses recueils, Jacques Sternberg fuit les appellations et condamne cette manie héritée des sciences naturelles et d'Aristote de toujours vouloir classer la moindre espèce d'écrit dans un genre définitivement arrêté. Mieux que quiconque, Jacques Sternberg passe de l'un à l'autre de ces genres en véritable virtuose et les mélange dans un même récit. Ces genres sont pourtant très proches, et ce dès leur origine. Leur évolution le confirme.
La science-fiction (41 histoires ici), après avoir goûté au plaisir de l'exotisme intersidéral ou scientifique, se penche davantage sur notre condition ; à elles seules les parties "Les Autres" et "L'Ailleurs" en proposent respectivement douze et vingt ; l'intitulé de ces deux chapitres reprend en filigrane les topoï de l'altérité et du voyage exploités par la science-fiction.
Le fantastique (128 contes au total, pratiquement la moitié du recueil) ne répond plus à des peurs externes mais internes à l'homme.
L'humour noir et l'absurde, enfin, plus contemporains, révèlent une forme d'horreur moderne. Il imite d'ailleurs à sa manière les tall stories à l'américaine, ces histoires invraisemblables qu'on débite sans sourciller.

En revanche, Jacques Sternberg affiche son souci de cohésion par la création de chapitres et le choix du titre, qui suggère "glacés de peur". Contrairement au classement par ordre alphabétique des contes de la plupart de ses recueils, ces contes sont, semble-t-il, répartis en fonction de leurs éléments perturbateurs, de ce qui conditionne l'irruption de la terreur. Et, à l'image de la poupée russe, au cœur de ces contes écrits "pour glacer de peur", et, plus précisément à l'intérieur des rubriques, le propre titre du conte est choisi en fonction du vecteur qui provoque une fissure dans le monde réel. Citons-en quelques-uns dans la rubrique "Les Objets" : La Photographie, Le Papier peint, La Machine à sous, L'Affiche, La Clé, Le Miroir, La Bouteille, La Vitre, Les Lunettes, Le Tricot ou La Photo. En fait, quels que soient leur rubrique et leur genre, les contes sont regroupés sous un dénominateur commun, la terreur.

Le phénomène de la réitération constitue peut-être la loi d'organisation la plus visible pour le lecteur. Ainsi, à plusieurs reprises, l'incipit ressemble à une formule de conte merveilleux dans le style de Marcel Aymé. De même, le schéma narratif est le suivant : la solitude à l'imparfait d'un fantoche mène à une fissure du réel, rupture marquée par le passage au passé simple, qui conduit à la mort du fantoche. Il s'inspire en cela d'une longue tradition de la nouvelle, voire celle de toute la littérature en général, puisque cette structure narrative fait figure de modèle. La quasi-absence de décors et de repères temporels, ce refus de tout réalisme topographique ou historique, confèrent au récit la valeur éternelle et universelle du conte.

L'effet de loupe du texte bref sied à l'effet de terreur recherché : une entrée directe dans le sujet, peu d'événements, des ellipses narratives pour courir plus vite vers la fin. Tous les détails concourent à rendre l'effet envisagé, à entretenir le suspense. Aucun portrait, aucune description ne vient ralentir l'unique intrigue.

Le mot coupe, le mot hache, le mot viole la conscience du lecteur. De la terreur, Sternberg nous propose une vision sans voile. En effet, ce grand virtuose du texte bref dépeint la vie au vitriol, avec la précision du scalpel. Le sang gicle, un homme s'écrase au sol toutes les cinq pages. Tout est mépris, insolence, humour glacé.

Ainsi donc, si Jacques Sternberg a choisi le conte ou la nouvelle, ce n'était certainement pas pour s'inscrire dans la logique moralisante du premier, ni dans l'effort de vraisemblance de la seconde. Telle est donc la fonction des contes et nouvelles de Jacques Sternberg : aller droit au but, sans s'embarrasser de psychologisme de pacotille puisque nous sommes de toute façon de simples automates mis en marche pour un laps de temps réduit.

Sa lecture achevée, le lecteur acquiert la certitude de l'inutilité fatale de tout. A l'instar de ses contemporains, en effet, Jacques Sternberg révèle son observation impassible d'une société - machine et se livre à une analyse lucide de être humain enclin à la bêtise et la misère morales. En effet, s'il existe toujours une peur de l'autre, elle n'est plus pour autant celle d'un monstre venu de notre imaginaire ou d'ailleurs, mais celle d'un monstre bien réel : l'homme. Incapable de communiquer dans l'intimité ou avec l'extraterrestre le plus différent, l'homme reste le pire ennemi de l'homme. Il est capable de la plus grande indifférence, tels le spectacle de la déportation ou celui des événements du Rwanda. Les hommes s'entre-tuent à travers les siècles, pour une question de territoire ou de religion. Par l'absurde, Jacques Sternberg va refuser de jouer la comédie humaine ; il se situe hors de ses conversations insipides car stéréotypées, de son aliénation culturelle, de son perpétuel recommencement. C'est pourquoi la véritable folie, moderne, terrifiante, est chez lui quotidienne, universelle : c'est le thème de l'engagement et du travail, de l'homme aliéné par la passion morbide du travail jusqu'à l'épuisement de ses forces vitales. Du même coup, il critique la société, le capitalisme, la bureaucratie oppressive et toutes les institutions. Il imagine une société futuriste où l'individu perd son identité, sa personnalité, ses relations, sa vie et reverse ses journées de travail en taxes et impôts Il démantèle cette civilisation bâtie sur une idée reçue : "On n'arrête pas le progrès !". Jacques Sternberg attaque donc à mots armés le monstre humain et la société inhumaine qu'il a façonnée et qui lui a échappé. Ce ne sont pas un ni deux coups portés à ce soi-disant bon sens quotidien mais plusieurs centaines assénés, à travers ses contes.

« A côté de l’usine qui fabriquait en série des allumettes, cet hommes d’affaires avait créé une entreprise où l’on enflammait les allumettes pour vérifier si elles étaient utilisables. » (p. 196)

Fréquemment, sa rage est aussi d'ordre écologique, dénonçant la pollution et le gaspillage des ressources naturelles. Il n'en garde pas moins ses griffes pour son sujet de prédilection : la religion, qu'il porte systématiquement en dérision.

Aussi Jacques Sternberg laisse-t-il son lecteur au bord du précipice. Non seulement il enchaîne ses maillons du vecteur - tension vers la terreur sans retour à l'ordre, sans vecteur-détente, mais surtout il détruit ainsi les fondements du réel et ses certitudes sans rien reconstruire. Cette vision anarchique du monde provoque donc aussi le chaos dans l'esprit du lecteur et bouleverse sa propre vision du monde.

Mes contes préférés ? Les Chats, Le Rideau, Le Plafond, La Photographie, Marée basse.

« C’est avec quelque étonnement qu’on remarquait accroché à la porte de ce caveau funéraire l’écriteau : JE REVIENS DANS UN INSTANT. » (p. 162)

Nous n’en avons pas non plus terminé avec Jacques Sternberg… et nous reviendrons avec d’autres critiques.


Publié dans : Jacques Sternberg
Dimanche 22 novembre 7 22 /11 /Nov 17:45
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