Le Deuxième Sexe : E. Lecarme-Tabone commente *

Publié le par S.L.

Le 2e sexe

A la suite de la lecture des deux tomes du Deuxième Sexe, le commentaire qu'en fait Eliane Lecarme-Tabone permet de mieux les comprendre en donnant quelques éléments biographiques de l'auteur, de resituer cet essai-phare dans son contexte, et d'en dégager les inspirations philosophiques.

 

 Simone de Beauvoir, âgée de quinze ans,  sur l'invitation d'une amie à écrire dans son album ses projets d'avenir, écrivait d'un trait qu'elle voulait "être un auteur célèbre" (Mémoires d'une jeune fille rangée). Elle pensait alors à un roman nourri d'éléments autobiographiques, suscitant émotion et réflexion, qui justifierait son existence et assurerait son immortalité dans les coeurs de ses lecteurs. Mais c'est moins grâce à ses romans qu'à son autobiographie et surtout à cet essai inopiné que Simone de Beauvoir a assuré sa postérité, "cette dénonciation de la domination masculine" étant devenue une référence incontournable.


Pourtant, ce succès, mérité car original et accessible au plus grand nombre, est paradoxal, d'abord parce que l'essai naquit de manière imprévue, sur la suggestion de son compagnon Sartre d'écrire plutôt qu'une confession personnelle un livre sur la condition féminine, ensuite parce que la femme qui l'écrit, loin d'être animée par un sentiment de révolte, était satisfaite de son sort et amoureuse.


Or c'est donc en étant amenée à réfléchir sur sa condition que Simone de Beauvoir va "découvrir soudain, à quarante ans, un aspect du monde qui crève les yeux et qu'on ne voyait pas." (La Force des choses). Car elle a d'ores et déjà éliminé de ses choix de vie la maternité, et les tâches traditionnellement féminines, répétitives, comme la couture ou le ménage (la cuisine pouvant faire exception). "En faisant le choix de la vie intellectuelle et en accueillant la vocation d'écrivain, elle se dessine un avenir dégagé des déterminations liées au sexe." (p. 25). "Elle se donne les mêmes droits qu'aux hommes dans la vie privée comme dans la vie publique, elle défend le droit à l'avortement, refuse tous les rôles assignés traditionnellement aux femmes et affirme la nécessité d'accéder à l'autonomie par le travail." (p. 32). Enfin, fidèle au "pacte" conclu avec son compagnon Jean-Paul Sartre la laissant libre comme lui de ses aventures sentimentales et sexuelles, le "Castor" tombe véritablement amoureuse de Nelson.

Et puis, autre paradoxe, ce sont deux hommes qui ont "parrainé" l'écriture de cet essai : Sartre en le lui suggérant, Bost son autre ami en lui trouvant ce titre judicieux, et à qui elle dédicace l'essai. Comme ce sont de quatre hommes qu'émanent les épigraphes en tête des deux volumes.

 

Deux grandes idées directrices organisent la réflexion de Simone de Beauvoir :

1. La discrimination sexuelle est d'ordre culturelle et non pas naturelle ; "la féminité est une construction sociale et historique, présentée comme naturelle pour justifier la domination masculine." (p. 63)

2. La femme est l'Autre de l'homme, dominée dans le couple, assujettie par les lois et les institutions, les mythes et les religions.

 

Dans un premier tome elle étudie donc la manière dont s'est créée la hiérarchie des sexes à travers l'Histoire et les Mythes collectifs ou particuliers forgés par les hommes, et dans un second tome la fabrique du "féminin" par l'éducation, les principales formes actuelles de la situation concrète des femmes dans la société, et trois essais de justification (l'artiste narcissique, la femme amoureuse, la dévote) par les femmes de leur existence aliénée.

 

Eliane Lecarme-Tabon fait la synthèse ensuite des deux tomes, point par point, en concluant par la solution préconisée par Simone de Beauvoir : cette guerre des sexes, qui est historique, et non pas physiologique ou anatomo-psychanalytique, cessera avec l'avènement d'une société idéalement socialiste accordant la même formation pour les femmes et pour les hommes, le même accès au travail, le même salaire, la liberté dans l'amour, le mariage, la maternité, des congés de grossesse et la garde des enfants assumés par la collectivité.

 

Eva Gothlin démontre ainsi que Simone de Beauvoir nous propose une synthèse originale de l'existentialisme sartrien (L'Etre et le Néant), de l'hégélianisme (L'Origine de la famille, de la propriété et de l'Etat) et du marxisme (Manuscrits parisiens de 1844). La philosophe s'inspire également d'autres sources, psychanalytiques et littéraires, qui sont recensées ici.


Eliane Lecarme-Tabon fait le tour ensuite des arguments de ses détracteurs, nombreux et violents, et de ses défenseurs. Ainsi, pour Francis Jeanson, la conception de la femme comme Autre donne un fondement philosophique à la théorie de la différence des sexes. Maurice Nadeau loue ce tableau de la condition de la femme, des origines jusqu'à nos jours, complet, vivant et qui vise à l'impartialité.  Emmanuel Mounier, philosophe chrétien, nuance ses compliments sur son originalité en faisant observer qu'il avait lui-même consacré en 1936 un numéro entier de la revue Esprit au problème de la femme.

 

Même s'il compte quelques imperfections, déniant par exemple tout génie littéraire au femmes écrivains n'étant pas dans l'action, méconnaissant alors les combats féministes, et méritant d'être retravaillé dans sa composition, l'ouvrage, par ses arguments, sa logique, ses phrases étincelantes qui font mouche, choque, révolte et libère. Ce faisant, il est salutaire. Même pour la prise de conscience de son auteure, qui méconnait à l'époque les combats féministes, puisque ce n'est qu'à partir de 1970 que Simone de Beauvoir commencera à militer en faveur du droit à l'avortement.

 

Soixante ans après, l'égalité entre femmes et hommes n'est toujours pas instituée, dans les faits ni dans les esprits. A l'échelle mondiale, la femme reste dans de nombreux pays soumise à l'homme. Mais l'Occident n'est pas à l'abri non plus d'une régression. Il reste encore beaucoup à faire pour changer les mentalités et permettre aux femmes que  les tâches ingrates et répétitives du ménage et la naissance d'un enfant n'entravent pas leurs activités privées et professionnelles plus que celles des hommes.

 

Un commentaire dense et complet à lire absolument en complément des deux tomes de l'essai.


Publié dans Philosophie

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Theoma 14/07/2010 01:10



Je l'ai lu à 20 ans et ça à tout changé...



S.L. 14/07/2010 09:12



Je veux bien te croire... A 20 ans, cela doit vraiment changer la donne !