Rencontre avec J.-M. Blas de Roblès

Publié le par S.L.

Grâce à un premier contact avec l'auteur à la librairie orléanaise Les Temps modernes, le samedi 4 octobre 2008, nous avons pu le recevoir au C.D.I. du Lycée Voltaire, le lundi 20 octobre.


Katia : Est-ce que devenir écrivain a été votre première  vocation
Jean-Marie Blas de Roblès :
  "J'ai commencé comme tous les enfants par écrire des histoires. J'ai continué de me faire des illusions avec mes premiers poèmes. J'ai ensuite fait des études de philosophie et j'ai la chance d'avoir cette liberté d'écrire."



Sandrine : Comment présente-t-on un livre à des éditeurs potentiels ?
Mathieu : Est-ce facile d'éditer son roman quand on n'est pas connu ?

Jean-Marie Blas de Roblès : "Il existe deux façons de présenter un livre à un éditeur, soit on envoie le manuscrit par la poste. Cela ne sert à rien de se déplacer car ils n'ont pas le temps de nous recevoir. Le problème, c'est que les lecteurs sont payés à l'ouvrage, donc  ils font vite quand c'est un gros ouvrage. Soit, comme dans les pays anglosaxons, on envoie les 15 premières pages du roman ou de l'essai. Si l'éditeur est interessé, il rapelle et en demande plus. Soit enfin on bénéficie d'un piston, mais c'est plus rare, et l'éditeur le dépose au comité de lecture. C'est également extrêmement difficile de se faire publier car il y a énormément de manuscrits proposés : un petit éditeur comme Zulma en reçoit en moyenne 15 par jour, et un gros éditeur 150 par jour. D'où la difficulté de séparer le grain de l'ivraie.
Pour moi ce fut spécial car j'étais déjà édité au Seuil. Le contrat était déjà signé. J'avais déjà annoncé que je désirais écrire un livre de 1000 p. et mettre 10 ans pour l'écrire, à partir de 1989. J'ai écrit comme on va travailler. Mais le Seuil a refusé mon manuscrit :"Non, c'est trop gros, il faut 400 pages." Je l'ai donc proposé à 4-5 éditeurs sur la place parisienne qui ont refusé en 2-3 jours... Ce n'est donc pas après lecture, mais sur l'épaisseur du manuscrit qu'il a été refusé. Alors je me suis arrêté de le proposer et j'ai continué à écrire, mais des livres d'archéologie. C'est seulement en 2007 que des amis m'ont convaincu de le reproposer à d'autres éditeurs, une trentaine. Le miracle s'est produit à la fin quand je n'y croyais plus."

Mélanie : Est-ce une preuve de reconnaissance d'avoir obtenu le prix Fnac et très récemment  le prix Jean Giono ?
Paule : Le fait d'avoir obtenu ce prix augmente-t-il les ventes de votre roman ?

J.-M. Blas de Roblès : " Ce sont deux prix très différents. Je suis très fier du roman FNAC car sc'est l'un des rares prix décernés par de vrais lecteurs, qui postulent en début d'année pour lire les livres. 300 libraires de la FNAC choississent 20 auteurs pour les faire lire aux 300 lecteurs sélectionnés parmi les candidats. C'est donc complètement indépendant de toute pression contrairement aux autres prix, dont les membres du jury eux-mêmes écrivains peuvent être soupçonnés de préférer leur maison d'édition.
Cela a multiplié par 4 les ventes.

Le prix Giono m'a fait plaisir car il est attribué par des gens pour lesquels j'ai beaucoup de respect. C'est un prix qui récompense un ouvrage apprécié pour sa langue, pour son style."


Morgane : Que ferez-vous si votre livre obtient le prix Goncourt ou le Prix Goncourt des lycéens ?
Alexandre : Quel pourcentage sur la vente des livres gagnez-vous ?

Blas de Roblès : "Je serais content car le prix Goncourt des lycéens est gratifiant  puisque les lecteurs sont aussi en-dehors de toute pression. Et puis ce serait un grand contentement que d'avoir ces prix car cela mettrait du beurre dans les épinards. Mais je suis déjà heureux d'avoir eu les prix FNAC et Jean Giono. Un livre est en général tiré à 3000 exemplaires. Il est difficile d'en tirer 1000 en un an.

Nolwenn : Un écrivain peut-il vivre uniquement de la vente de ses livres ?
Blas de Roblès : "J'ai la chance d'avoir un bon contrat chez Zulma. Un avaloir, c'est une avance sur les droits d'auteurs. Ensuite l'auteur rembourse cette avance et touche un pourcentage sur la vente des livres. Moi, je touche 10% sur le prix du livre et j'estime être bien traité car des auteurs peu connus perçoivent généralement entre 2 et 4,5%. Rares sont les écrivains qui vivent de leur plume. A mon avis, ce n'est pas plus mal car être écrivain, ce n'est pas un métier."

Jean-Thomas : En combien de temps avez-vous écrit ce livre ?
Morgan : Avez-vous fait des recherches pour écrire votre roman ou l'avez-vous inventé entièrement ?
Morgan : Où puissez-vous votre inspiration ? Dans les livres, les films, les jeux vidéo...?

Blas de Roblès : " Le travail de documentation nécessaire a duré 5-6 ans. En tout , la genèse du roman a couvert une période de 15 ans. D'ailleurs, sur la couverture d'un de mes livres en 1982, c'est déjà indiqué que j'y travaillais. Tout est parti d'un recueil de texte et d'articles du magazine L'oeil. Il y avait un résumé biographique de Kircher en le présentant de manière extravagante. J'ai donc lu tous les livres de Kircher, tqui étaient tous en latin sauf un, plus tous les documents sur les gens avec qui il était en contact au 17ème siècle. Pendant ce travail de documentation, je me suis rendu compte que ce 17ème siècle ressemblait à notre siècle : guerres religieuses, etc...je sentais les mêmes préoccupations que les nôtres : absence de repères, peur de l'avenir... J'ai vite eu le projet de mettre en miroir le 17ème siècle et notre propre siècle au Brésil."
"Quand on invente,
 on puise à la fois dans son imaginaire et dans son expérience vécue.
C'est tout le plaisir d'écrire."




Déborah : Pourquoi avoir choisi un titre si mystérieux ?
Alexandre : Pourquoi mettez-vous des tigres dans votre titre alors que votre livre n'en parle pas ?

J.-M. Blas de Roblès : "Le titre est expliqué assez vite dans le roman. C'est tiré d"une citation de Goethe dans Les affinités électives, qui fait réference à la perte de nos propres valeurs quand on est à l'étranger. C'est l'exemple de ce personnage français au Brésil qui a toujours des difficultés pour se sentir bien, pour adopter ses valeurs. Ce titre porte l'accent sur ce décalage propre aux gens qui vivent loin de leur terre natale.Le tigre chez  Borges (qui est mon écrivain préféré avec Flaubert)  symbolise la vérité.Ce sont des vérités qui ne sont pas dévoilées, qui ne sont pas montrées."


Constance : Les personnages que vous avez choisis sont-ils des personnages réels ou inventés ?

Blas de Roblès : " Les personnages sont tous inventés à part Kircher.Le disciple de Kircher a réellement existé, mais à partir de son nom et de sa fonction, j'ai imaginé le reste. Mais c'est de la fiction."
 

Alexandre : Pourquoi avoir choisi comme personnage principal un scientifique ayant découvert des choses fausses ?

Blas de Roblès : " Pourquoi choisir quelqu'un qui s'est trompé ? Justement pour situer le siècle contemporain au Brésil, un monde de la jungle où tout est possible. Kircher, c'était vraiment le plus grand savant de son temps, donc toutes les bibliothèques se devaient de posséder ses ouvrages. Aujourd'hui on en trouve par exemple à Avignon ou à Blois."

Virginia : Pouvez-vous vous identifier à un personnage ?

Blas de Roblès : " Pas du tout. Ce n'est pas le but. Non, j'essaie au contraire de me différencier le plus possible, d'imaginer d'autres identités."


Marine : Pourquoi avez-vous écrit plusieurs histoires dans un même livre ? Est-ce une manière de créer du suspense et un rythme dans l'histoire ?

Blas de Roblès : " Pour créer une espèce de polyphonie baroque. Je voulais entrecroiser des thèmes en les déclinant à travers les siècles. Le thème principal, c'est la quête de l'origine : quand on a perdu sa femme, on cherche à donner un sens à sa vie qui a basculé ; leur fille cherche un sens à sa vie ; on se définit, on détermine sa vie en faisant des choix. A partir du moment où on choisit, cela modifie réellement notre existence. C'est grave de faire un choix et il faut le faire en connaissance de cause. J'avais besoin d'un gros livre pour développer ces histoires en profondeur. Chacun des personnages peut être identifié grâce au niveau de langue. Je voulais mélanger tous les genres : roman d'aventures, philosophique, internet, etc... Je voulais composer une espèce de totalité narrative."


Hicham : Avez-vous eu une appréhension devant la longueur de votre livre ?

Blas de Roblès : " Non, jamais, au contraire. Le plus difficile, cela a été de clore."


Delphine : Comment choisit-on les prénoms des personnages de son roman ?

Blas de Roblès : " A 100 %, quand ils ne sont pas historiques, uniquement sur leur sonorité. Par exemple, Eleazar, ou Malbois qui est une anagramme de Blas -moi. Cela donne des clés par rapport à la fausse biographie de Kircher. Kircher m'a énervé au début car il avait choisi la foi, la religion et le dogme contre la science, et s'est persuadé d'avoir décodé les hiéroglyphes : il a écrit 6 pages sur Osiris et Isis alors qu'il s'agissait de Ramsès II. Mais, en fait, c'est quelqu'un d'humain. Eleazar se retrouve dans mes oeuvres précédentes. J'aimerais bien qu'on retrouve mes personnages dispersés et développés à la fin dans toute mon oeuvre."


Alexandre
: Pour vous, écrivain, qu'est-ce qu'un bon roman ?

Blas de Roblès : " Pour moi, lecteur, un bon roman, c'est d'abord quelque chose qui captive, qui me surprend (ce n'est pas une autothérapie ou une autofiction). Ensuite que ces mêmes valeurs pour l'histoire existent pour la langue. Que la langue brille, me surprenne, comme un peintre avec sa palette. C'est pourquoi j'aime beaucoup la littérature sud-américaine actuelle (Alejo Carpentier, Jorge Amado,...). Un bon roman, pour moi, c'est Madame Bovary, car l'écriture y est le produit d'un énorme travail de l'auteur, partant d'un simple fait divers. C'est aussi L'Aleph de Borgès : il faut que d'une manière ou d'une autre le roman ait changé notre vie. C'est comme pour Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry : on n'en sort pas indemne."

Mohammed : Quels sont vos projets après ce livre ?

Blas de Roblès : "Que la médiatisation, tout ce cirque, s'arrête enfin pour recommencer à écrire. J'ai un roman presque terminé, des nouvelles à réunir en recueil, et de la poésie. Maintenant je reste chez Zulma. Ils m'ont sauvé la vie. Le miracle s'est produit. Ils ont tout de même risqué leur entreprise pour publier ce livre."

Avez-vous lu les livres des autres concurrents ?

Blas de Roblès : "Non, à part Une nuit à Pompéi, comme les autres auteurs d'ailleurs. Car tous sont pris dans ce cirque. Et puis, c'est plus grave, j'aime lire des livres par hasard et par plaisir. J'ai lu dernièrement Zone (de Mathias Enard, chez Actes Sud)."

Voici le site de Jean-Marie Blas de Roblès, conçu en même temps que le roman, dès les années 90. Son but, c'est qu'il ne soit jamais terminé, de continuer à le nourrir de façon encyclopédique et littéraire, et de ne plus pouvoir démêler le vrai du faux...

Publié dans Entrevues

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Julien 03/05/2009 13:37

Je suis plongé dans la lecture de son roman "Là où les tigres sont chez eux". Merci pour la retranscription de cette rencontre passionnante !

cathulu 05/11/2008 07:28

Passionnant ! Un écrivain disponible  et sympathique e en diable !

S.L. 05/11/2008 10:32


Oui, ce fut une belle rencontre... et un très bon roman !