L'ennui ** à ***/Alberto Moravia (1960)

Publié le par S.L.

Titre de l'édition originale : La Noia
Traduit de l'italien par Claude Poncet

"(...) aussi loin que ma mémoire remonte au long des années, je me rappelle avoir toujours souffert de l'ennui. Mais il faut s'entendre sur ce terme. Pour beaucoup de gens, l'ennui est le contraire de l'amusement et l'amusement est distraction, oubli. Mais pour moi, l'ennui n'est pas le contraire du divertissement ; je pourrais même dire que sous certains aspects il ressemble au divertissement en ce qu'il provoque justement distraction et oubli, d'un genre évidemment très particulier. L'ennui pour moi est véritablement une sorte d'insuffisance, de disproportion ou d'absence de la réalité." (p. 52-53)

Dino, fils unique âgé de trente-cinq ans d'une riche bourgeoise, s'est donc toujours ennuyé, jusqu'au moment où il découvre la peinture :

"Ce fut alors que je devins peintre ; je veux dire que j'espérai rétablir une fois pour toutes, au moyen de l'expression artistique, mon rapport avec la réalité." (p. 57)

Hélas, l'espoir n'est que de courte durée : quittant la luxueuse villa familiale sur la voie Appienne pour habiter un atelier, ne désirant plus qu'un "maigre" argent de poche pour survivre, ne se consacrant plus qu'à la peinture, il s'aperçoit vite que l'ennui l'afflige toujours autant. Il décide le jour de son anniversaire de retourner auprès de sa mère, mais il ne peut toujours pas supporter sa condition sociale, ses obligations et ses clichés, aussi retourne-t-il dans le quartier des artistes où il rencontre un jeune modèle, Cecilia, dont un vieux peintre, son voisin de palier, était tellement fou amoureux qu'il en est mort. Pour une fois intrigué, Dino répond aux avances de Cecilia, espérant qu'un amour naissant pourrait le tirer de son ennui. Mais il n'éprouve rien pour elle, jusqu'au jour où elle ne vient pas à un rendez-vous, celui qui devait précisément être le dernier...

Très beau texte poétique encore que ce roman d'Alberto Moravia, dont le sujet principal n'est autre que son thème de prédilection, l'ennui, soit la difficulté à appréhender la réalité, qui parcourt toute son oeuvre, (et dont je souffre aussi, je crois, n'ayant jamais vraiment eu l'impression d'être fermement ancrée dans cette réalité, comme une spectatrice regardant défiler sa vie et celle des autres). Ici, trois solutions qui auraient pu permettre au protagoniste de s'ancrer dans le réel sont écartées l'une après l'autre : l'argent, l'art et l'amour. Dino se désintéresse complètement du confort matériel que lui procure sa fortune, du moment qu'il est assuré de ne pas en manquer. Il semble n'avoir aucun talent, aucun génie, aucune vocation artistique réelle, qui lui permettrait d'appréhender le réel sous son prisme. Enfin, il ne parvient pas à être amoureux, et si Cécilia l'obsède tant, c'est que, pour une fois, il éprouve un désir, celui de la posséder entièrement, et qu'elle-même ne soit pas mue par un désir lui échappant totalement. Parallèlement, c'est aussi la bourgeoisie qui est aussi fustigée, enfant gâté à qui l'on n'a jamais rien refusé, et qui ne sait comment occuper son temps et ses journées pour ne pas ressembler à sa mère, gérer sa fortune et souffrir les mondanités. Alors le moins avilissant et le plus honorable dans cette rébellion banale, c'est encore de se dire artiste, bourgeois bohème, et de se présenter chez sa mère avec une fille sans aucune fortune. Car Cecilia n'est jamais qu'un instrument pour Dino, jamais une personne, un moyen, pas une fin.

Un roman psychologique à ne pas manquer.


MORAVIA, Alberto. - L'ennui / traduit de l'italien par Claude Poncet ; préface, bibliogr. et chronologie par Gilles de Van. - 371 p. : couv. ill. en coul.. - ISBN : 2-08-070451-6.

Publié dans Littérature italienne

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clochette 20/08/2008 22:15

Jamais lu ! Mais ton billet donne vraiment envie ! Je le note !

S.L. 22/08/2008 09:22


Pour l'instant, je n'ai été déçue par aucun des 4 livres que j'ai pu lire de Moravia.