Le vol de l'ibis rouge **/ Maria Valéria Rezende (2008)

Publié le par Essel

Titre original :  O vôo da guara vermelha (Brésil), 2005

"Les faims et les envies du corps, il y a beaucoup de façons d'en prendre soin car depuis toujours vivre, c'est ça, mais maintenant, de plus en plus, c'est une faim de l'âme qui tourmente Rosalio, au fond de lui, une faim de mots, de sentiments et de gens, une faim qui est comme une solitude entière, une obscurité dans le creux de la poitrine, une cécité aux yeux grands ouverts, voyant tout ce que l'on peut voir ici, pas un être vivant, pas une fourmi, une odeur de néant, les murs de planches sèches et grises, les monticules de gravier et de sable, gris, l'énorme ossature en béton armé, sans couleurs, les édifices interdisant tout horizon, un plafond lourd, gris et bas, touchant le haut des immeubles, chape de nuages de plomb immobiles, qui ne dessinent ni oiseaux, ni brebis, ni lézards, ni têtes de géant, n'apportent aucun message, et c'est tout ce qu'il y a à voir, sans distinguer ni levant, ni couchant, ni matin ni soir, tout réellement présent, si proche que le regard y bute et revient, limité, sans pouvoir s'étendre plus loin, ni vers l'extérieur ni vers l'intérieur, s'agitant comme un petit oiseau qu'on vient de mettre en cage, se noyant, cécité." (Incipit, p. 13).

Cette première phrase, très longue, annonce la couleur, ou plutôt les couleurs déclinées en toutes lettres tout au long de ce roman dont les mots coulent, harmonieusement :
Irène n'est plus que l'ombre d'elle-même, son corps décharné trahissant le sida qui poursuit son oeuvre, prostituée vieillie trop vite par l'absence d'espoir. Un jour, elle fait monter avec elle un jeune manoeuvre aux yeux verts, Rosalio, qui s'avère ne pas avoir un sou en poche, mais des histoires plein la tête, emportant partout avec lui un coffre rempli de livres qu'il ne peut lire. Avec ses récits, il la transporte loin de cette vie. Elle, telle Shéhérazade, lui lit ces caractères indéchiffrables sur les pages et lui apprend à écrire. A eux deux, ils vont rendre leur vie plus supportable...

Dans un style musical qui nous emporte dès ses premières notes, comme une mélopée douce-amère, Maria Valéria Rezende nous transporte dans les favelas du Brésil, dans les pensées et le parcours hasardeux de deux laissés pour compte, entremêlés aux répertoires populaire ou culturel (Don Quichotte, Les Mille et une nuits). Exceptée l'une des dernières histoires un peu simplette, c'est là un roman particulier, à la fois dur et tendre, entre réalité et fantaisie, dont on sort un peu comme d'un rêve éveillé.

REZENDE, Maria Valéria. – Le vol de l'ibis rouge / trad. du brésilien par Leonor Baldaque. – Métailié, 2008. – 183 p.. – ISBN 978-2-86424-646-6 : 18 €.

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Roberta 10/04/2008 13:16

En fait... Maintenant il est dans mes favoris.Bravo encore pour ce blog vif!

S.L. 13/04/2008 12:43


Merci.


Roberta 10/04/2008 13:12


Bonjour,Je suis émerveillé de la découverte de votre blog. J'adore lire mais plus que cela, j'adore les livres...Je fini pour acheter du n'importe quoi. Ce passage m'a donné envie de le lire. "au fond de lui, une faim de mots, de sentiments et de gens, une faim qui est comme une solitude entière"...C'est vraiment magnifique cette phrase. Et puis, il ya toute cette poésie, vos commentaires qui l'accompagnent...Je voudrais vous inviter à nous faire part de vos conseils de lecture sur beboomer.com, un réseau social francophone où l’on partage ses rêves, ses passions, ses blogs, ses points de vue à travers les rubriques éditoriales, ses engagements sociaux, où l'on recherche un emploi...
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Et encore, merci.Roberta

S.L. 13/04/2008 12:45


Le langage est très poétique, comme une mélopée dont on a du mal à se détacher, pour décrire la rencontre entre deux individus laissés sur le bas côté.


lireplus 30/03/2008 23:34

merci du passage :) en plus, c'est drôle, nous avons les mêmes initiales (bon j'avoue il y a plus drôle, mais bon)...en tous cas, je ne peux que proposer un échange de liens :) à bientôt

lireplus 29/03/2008 20:58

bonsoir !je découvre votre blog à l'instant suite à un lien sur un autre blog. j'aime beaucoup l'univers littéraire du site, très eclectique, comme j'essaie également de le faire. bonne continuation et à très bientôt!

S.L. 30/03/2008 20:56


Merci du compliment. Je vais consulter de ce pas votre blog.


Lo 26/03/2008 22:10

Magnifique cette phrase que tu as extraite. Il me dit bien ce livre, merci pour ton post.

S.L. 27/03/2008 20:55


C'est moi.