La maison muette ***/ John Burnside (2003)

Publié le par Essel

Titre original : The Dumb House (Ecosse, 1997)

Terrifiant

"Nul ne pourrait dire que ce fut un choix de ma part de tuer les jumeaux, pas plus qu'une décision de les mettre au monde. Ces événements s'imposèrent l'un et l'autre comme une nécessité inéluctable, un des fils dont est tissée la toile de ce que l'on pourrait appeler destin, faute de mot plus approprié... un fil que ni moi, ni personne n'aurait pu ôter sans dénaturer le motif entier."(p. 15) : c'est ainsi que commence l'histoire d'un célibataire, vivant seul depuis la mort de sa mère, dont il reste obsédé, jusqu'à cette histoire qu'elle lui contait, qui va conditionner toute son existence et lui faire tenter cette expérience de savant fou, celle d'enfermer ses nouveaux-nés au sous-sol pour vérifier si le langage est acquis ou inné, au quel cas à quoi il ressemblerait dans sa pureté originelle... 

Un vrai cas de conscience que ce roman extraordinaire, atrocement beau, nous laissant tiraillé entre l'envie de reposer là cette histoire violente, n'ayant encore jamais autant poussé de cris d'horreur à la lecture d'une simple livre, et le désir intact et plus fort que jamais de lire jusqu'au bout ce texte poétique pourtant magnifique décrivant la logique implacable d'un savant fou, d'un monstre, pour lequel l'être humain comme l'animal est quantité négligeable, jusqu'à l'inciser vivant, sans aucune hésitation et sans remords, et au contraire en prenant un plaisir évident à disséquer les mécanismes du vivant. C'est pourquoi on se prend à se demander comment évaluer une telle oeuvre, tenté de confondre le texte avec son sujet, gêné de cette violence inouïe, jamais jugée. Et puis, on songe à Psychose d'Alfred Hitchcock, dont Norman Bates semble assez proche de notre narrateur, marqué par sa mère au point de dormir auprès d'elle morte, au Ventre de la fée d'Alice Ferney, sujet déroutant et fascinant pour cet autre premier roman d'un auteur qui n'a fait que se confirmer depuis, où une femme quasi-parfaite met au monde un futur nécrophile, à l'impression durable qu'ils ont laissés sur nous et à leurs qualités cinématographiques ou littéraires intrinsèques.

A quoi tient ce sentiment d'horreur ? A la cruauté des actes commis, sans aucun doute, mais surtout c'est la focalisation interne qui nous permet d'appréhender, de façon quasi clinique, la souffrance et la mort d'êtres vivants telles que les perçoit le narrateur, et crée de fait tout à la fois un effet de distanciation bien plus grand que ne le ferait un témoin qui contemplerait les scènes, et le sentiment intolérable d'une complicité subie dans ce désir de savoir inassouvi.

A ce sentiment d'horreur se superposent des réflexions sur le consumérisme, sur le langage, sur l'âme, sur l'émerveillement devant le principe de vie et de mort, sur la beauté de l'anatomie et de la femme, sur la nature de relations avec autrui, sur la connaissance scientifique par laquelle seule le narrateur ne voit et n'opère, passant à côté de l'expression poétique d'un être-au-monde ou un être-pour-autrui qui dépasse la raison, qui touche à l'indicible...   

Le tout est écrit dans une prose poétique... Un pur délice !

A vous de juger si vous vous sentez capable de supporter un tel choc, à la fois littéraire et émotionnel.

Sa présentation chez l'éditeur.

Ses autres romans critiqués dans mes petits carnets :


BURNSIDE, John. – La Maison muette / trad. de l'anglais (Ecosse) par Catherine Richard. – Métailié, 2008. – 201 p.. – (Suite écossaise). - ISBN 978-2-86424-637-4 : 8 €. 
 

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dasola 20/05/2010 18:37



Bonjour, j'ai dit aussi tout le bien que je pensais de ce roman terrible, le 15/07/08. Je ne connaissais pas cet auteur, je n'ai rien lu de lui depuis mais je ne saurais conseiller cette lecture
dérangeante. Depuis mon billet, j'ai lu fin 2009, Cadence de Stéphane Velut, un premier roman qui peut rappeler cette maison muette (voir mon billet du 17/10/09). Bonne soirée.



kathel 22/02/2008 11:36

J'ai lu un article qui devrait t'intéresser dans Le Monde d'aujourd'hui, sur la littérature écossaise :
http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/02/21/gens-de-glasgow_1013911_3260.html#ens_id=997760

Essel 22/02/2008 20:47

Merci de l'info. J'y cours ! 

kathel 30/01/2008 10:22

Je ne connais pas du tout cet auteur, un auteur écossais, ça m'attire, mais je crois que je préférerais découvrir "Les empreintes du diable" à celui-ci...

Arsenik_ 28/01/2008 11:09

je l'ai lu il y a quelques années maintenant (un an ou deux) et j'en garde un souvenir intense. L'ecriture de Burnside a un petit quelque chose en plus qui vous transporte

Essel 28/01/2008 20:10

C'est bien pour cette raison que j'ai auréolé de 3 à 4 étoiles chacun de ses trois romans. Je suis bien d'accord avec toi.

Sophie 28/01/2008 10:02

J'ai adoré ce roman, tant l'histoire que l'écriture, extrêmement poétique et magnifique. Mais il est vrai que c'est un livre terrifiant, qui peut choquer même si tout est suggéré plus qu'expliqué dans les détails .

Essel 28/01/2008 20:11

Oui, mais cela n'ôte rien à la cruauté suggérée. Qui oserait l'adapter au cinéma ? C'est insoutenable.