La littérature fantastique : une esthétique de la terreur (3ème partie)

Publié le par S.L.

Panorama de la littérature fantastique
Suite et fin (par Sandrine Leturcq)

Le XXe siècle



La terreur aborde une autre perspective au XXe siècle. La formule de Todorov se vérifie de moins en moins : le fantastique contemporain ne réside plus dans l'hésitation entre le naturel et le surnaturel, mais entre le motivé et l'arbitraire, le quotidien et l'absurde. L'auteur commence par planter un décor des plus ordinaires. Il prend soin de suggérer de temps à autre, par un adverbe, par un doute, une fissure dans le monde réel. Et soudain, il fauche le lecteur de plein fouet, faisant apparaître un phénomène inconnu, terrifiant, déstabilisant. Kafka, lui, réduit ce basculement, c'est-à-dire la métamorphose de Grégor Samsa en insecte, à quelques lignes. Aucune explication n'est donnée ; à lui de survivre. Plus question de diable ou de folie pour expliquer cette condition dont aucune logique ne ressort. Place à la déroute. La terreur contemporaine jaillit par cette faille dans le monde quotidien. La plupart de ces récits "se déroulent dans un climat d'épouvante et se terminent presque inévitablement par un événement sinistre qui provoque la mort, la disparition ou la damnation du héros" (R. Caillois). Kafka apparaît alors comme l'initiateur de cette rupture par rapport à la tradition fantastique et alimentera une philosophie de l'absurde.

Après la seconde guerre mondiale, le fantastique s'oriente vers l'absurde. Depuis Kafka, de nombreux auteurs renient l'existence d'une loi cachée, religieuse ou non, qui expliquerait les phénomènes échappant à une explication rationnelle. Pour eux, l'absurde reste la meilleure manière d'exprimer ce glissement vers l'irrationnel. Deux noms sont à retenir. Le premier, Boris Vian, place son oeuvre romanesque sous le signe d'une fatalité absurde. Ses personnages et même leur univers sont incapables d'échapper à un destin aveugle et inintelligible. Qu'il s'agisse de science-fiction, de fantastique, d'humour noir ou d'amour, l'univers du second, Jacques Sternberg, offre une vision lucide de l'absurdité de notre condition.
Mais cette philosophie de l'absurde en France s'exprime avant tout par le théâtre. Ionesco, Genet, Adamov, Beckett fondent dans les années 1950 ce qu'on appelle le "théâtre de l'absurde". Malgré leurs différences, ces dramaturges inventent de concert une forme nouvelle de répétition, qui n'enfante plus nécessairement le comique, tout au contraire. La portée des théories de Bergson sur le rire s'en trouve du même coup circonscrite. Cette convulsion morbide qui exhorte les personnages à réitérer toujours les mêmes gestes est une mise en scène de l'automatisme de répétition freudien. Les obstacles sont intérieurs, inscrits dans le corps. De même, la perception du temps sur le mode de la répétition fait disparaître les décors. C'est pourquoi l'absurde se caractérise par la déshumanisation des personnages et une mise en scène du non-sens. La vie représentée devient source de terreur.  

Mais d'où vient cette obsession pour la peur, voire la Terreur ? Comment se fait-il qu'elle fasse si bonne recette en littérature ? C'est que la peur est une composante intrinsèque à l'expérience humaine, nonobstant ses efforts pour tenter de la dépasser.
Introduisant son essai par un épisode symbolique du climat d'insécurité qui régnait au 16e siècle, Jean Delumeau se propose de montrer combien la peur dépasse l'individu seul. Son hypothèse de départ consiste à prouver que la peur a toujours marqué collectivités et civilisations, et donc l'Histoire. Au niveau collectif, on parlera de croyances et de superstitions. Dans l'Histoire, enfin, on a vu par exemple s'instaurer de juillet 1793 à juillet 1794 un "régime de la Terreur" ou le terrorisme, l'une et l'autre forme menaçant les résistants de mort.
L'homme, en effet, à la différence de l'animal, sait très tôt qu'il mourra. Et contrairement à l'animal, dont la seule crainte est d'être dévoré, il revêt cette mort de toutes les formes dont son imagination est capable. C'est pourquoi il éprouve un tel besoin d'être sécurisé. Vercors résume sa condition en cette curieuse phrase : "les hommes portent des gris-gris, les animaux n'en portent pas." Dans l'espoir de s'y familiariser, de la conjurer, voire de la ritualiser, on la crée de faÁon artificielle, comme le prouvent certains jeux d'enfants.
 
Vision particulière du monde et de l'homme, l'art s'est tout naturellement attaché à l'évocation de la peur, soit pour en dénoncer les causes, soit pour justement l'apprivoiser. Ce sont en peinture Le Cri de Munch, Le Grand bouc de Goya, en musique le Faust de Berlioz ou en littérature La Peur de Maupassant. La littérature fantastique, comme nous l'avons exposé, a accordé une place de plus en plus grande à ce sentiment.
Mais pourquoi, en cette fin du XXe siècle, les progrès de la science n'ont-ils pas détourné les lecteurs du fantastique ? Science de l'inconscient, la psychanalyse a mis en évidence le fait que ces récits ressuscitent des souvenirs très intimes, enfouis au plus profond de nous. Difficile d'analyser nos réactions : c'est une peur mêlée de fascination, une peur violente ou qui s'insinue lentement jusqu'au malaise. Poussée à son paroxysme, elle devient terreur, laquelle se traduit, au niveau de l'individu, par "une émotion-choc, souvent précédée de surprise, provoquée par la prise de conscience d'un danger présent et pressant qui menace, croyons-nous, notre conservation." Celle-ci se manifestera par une pseudo-paralysie ou au contraire par une gestuelle frénétique.

Mais, indéniablement, une certaine fascination existe, telle celle exercée par le serpent, que l'on ne saurait expliquer. Et chacun s'en défend tout en l'avouant. D'où vient ce trouble qui agite le lecteur d'oeuvres fantastiques ? Freud l'explique par la perte des repères sur laquelle joue l'univers fantastique : l'"inquiétante étrangeté" du fantastique découle précisément de ce que "nous ne savons plus", beaucoup plus que du fait que "nous avons peur". Il n'existe plus de cassure nette entre la vie et la mort : les non-morts, tels Dracula, se lèvent de leur tombe ; les poupées prennent vie. Est-ce un rêve ? C'est en général le prétexte final donné par l'auteur, car l'univers fantastique s'apparente à celui du rêve. Comme ce dernier, il lève certains tabous, certains désirs cachés, refoulés en nous. Décryptons-en les allusions, comme l'a fait la psychanalyse, nous ne tarderions pas à découvrir les pulsions de vie et de mort animant, à notre image, chacun des personnages emblématiques du fantastique. On s'apercevrait que Dracula, Frankenstein, la momie touchent à l'essentiel de nos angoisses : la vie, la mort, la connaissance, la sexualité. Fruits de l'inconscient de l'auteur, les images fantastiques trouvent un écho chez le lecteur, dans le sens où elles agissent comme révélateur de nos peurs fondamentales.

Bibliographie sélective
de la littérature fantastique du XXe siècle


LITTERATURE TCHEQUE
l'oeuvre de Kafka

LITTERATURE RUSSE
Coeur de chien de Mikhaël Boulgakov
Les Oeufs fatiditiques, diableries et autres récits de Mikhaël Boulgakov


LITTERATURE ALLEMANDE

Le Parfum de Patrick Süskind
Abeilles de verre de Ernst Jünger

LITTERATURE FRANCAISE OU FRANCOPHONE
l'oeuvre de Jacques Sternberg
l'oeuvre de Georges-Olivier Chateaureynaud
l'oeuvre de Claude Seignolle
la série Les Cités obscures de François Schuiten et de Benoît Peeters
la série Les aventures de Julius Corentin Acquefaques de Marc-Antoine Mathieu

LITTERATURE ANGLOSAXONNE
Pauvres créatures d'Alasdair Gray

LITTERATURE AMERICAINE
Je suis une légende et presque toute l'oeuvre de Richard Matheson, le reste étant de la SF
Mr. Vertigo
de Paul Auster

LITTERATURES SUD-AMERICAINES
Nouvelles démesurées
d'Adolpho Bioy Casares
Le Livre de sable et Fictions de Jorge Luis Borges

Le Calligraphe de Voltaire de Pablo de Santis

LITTERATURE JAPONAISE
La femme des sables d'Abé Kôbô
Parasites
de Ryû Murakami


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