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Carnets de SeL

Philosophie

Socrate aborde Alcibiade, jeune homme beau, fortuné et ambitieux, dont il est amoureux. Il connait en effet son projet d'entrer en politique et lui demande pourquoi il pense être apte à être de bon conseil et à bien gouverner la cité. Quelles sont ses compétences ? Devant la faiblesse de son argumentation, Socrate lui fait comprendre que pour pouvoir conseiller la cité, il faut d'abord savoir comment en prendre soin. Or Socrate fait comprendre à Alcibiade que ce dernier n'a en cela aucune connaissance.

"SOCRATE
Et si tu naviguais sur un bateau, aurais-tu une opinion sur la manière de diriger le gouvernail en dehors ou en dedans, et, faute de le savoir, t'égarerais-tu ou bien t'en remettrais-tu en toute tranquillité au pilote ?
ALCIBIADE
Je m'en remettrais au pilote.
SOCRATE
Donc, au sujet de ce que tu ne sais pas, tu ne t'égares pas si tu sais que tu ne sais pas.
ALCIBIADE
Non, sans doute.
SOCRATE
Remarques-tu donc que les erreurs dans l'action sont causées par cette ignorance qui est de croire savoir ce que l'on ne sait pas ?" p. 132

"SOCRATE
Une bonne preuve en effet pour ceux qui ont un savoir quelconque de ce qu'ils savent, c'est qu'ils soient capables de transmettre ce savoir à un autre." (p. 136)


Aussi lui faut-il s'améliorer et donc à se connaître lui-même pour remédier à ses lacunes. A une question d'ordre publique, concernant la sphère politique, Socrate trouve une solution psychologique, le fameux "Connais-toi toi-même."

Ce dialogue est-il vraiment de Platon ou lui est-il postérieur, écrit par un disciple  ou un moine copiste? C'est ce qui fait débat, ce dialogue ayant constitué onze siècles durant une excellente introduction à la pensée platonicienne sans qu'il y ait véritablement échange ici et proposant un véritable condensé.
Voici un dialogue un peu léger auquel on préférera la lecture du Banquet, de La République et de Gorgias, que j'ai pris la résolution de relire avant la fin de l'année !


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Lundi 14 septembre 2009 1 14 /09 /Sep /2009 20:42
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Pour une érotique solaire : relecture.


"De quelle façon aimer sans renoncer à sa liberté, son autonomie, son indépendance - et en tâchant de préserver les mêmes valeurs chez l'autre ?" (p. 34)

De nos jours encore, la norme établie par l'idéal ascétique judéo-chrétien et platonicien , liberticide et mysogine, est restée profondément ancrée dans nos coutumes, à tel point que notre destin semble tout tracé : trouver sa moitié, fusionner en un couple, faire des enfants. Il nous faut trouver notre moitié pour être complet, voilà la définition de "l'amour comme recherche de la complétude originaire", comme vide à combler, absence à conjurer. Le mariage conclu, le désir est nié, interdit, refoulé. On devient mari ou femme fidèle, puis père ou mère s'oubliant pour éduquer ses enfants. Or "il n'y a rien à trouver", s'exclame Michel Onfray : la moité perdue est mythique. On s'épuise peine perdue à sa recherche pour finalement  arrêter son choix et ses désirs sur une seule personne jusqu'à la mort. A cette vie sclérosante, niant le désir et les plaisirs, Michel Onfray oppose une érotique hédoniste, formulée par Lucrèce et Epicure, celle du libertinage ("cet art de rester soi dans la relation à autrui", p. 35), à laquelle s'initient les enfants et adolescents en découvrant leur corps et celui des autres, dans l'ignorance encore des codes sociaux qui les enfermeront ensuite dans une monogamie procréatrice. Car "le désir est naturellement polygame, insoucieux de la descendance, systématiquement infidèle et furieusement nomade. Accepter le modèle dominant suppose une violence infligée à sa nature et l'inauguration d'une incompatibilité d'humeur radicale avec autrui en matière de relation sexuée." (p. 26)


Aussi comment peut-on être épicurien aujourd'hui dans le domaine des relations sexuées ? Que nous propose Michel Onfray en s'inspirant de Diogène de Sinope, d'Aristippe de Cyrène, d'Epicure, de Lucrèce, d'Ovide et d'Horace, entre autres penseurs hédonistes cyrénaïques, cyniques, épicuriens ?

Sachant que "la somme des plaisirs doit toujours être supérieure à celle des déplaisirs" (p. 91), on choisira d'obéir à la libido, de consentir au désir sexuel et sensuel, de séduire, de plaire, de conquérir, de découvrir, de jouir, ou de refuser une volupté trop chèrement payée, une solitude appréhendée ou encore une séparation douloureuse si l'on s'attache à son/sa partenaire. On prendra soin de conserver sa liberté à tout moment et de réviser son jugement, si les déplaisirs commencent à peser plus lourds que les satisfactions.

Car on est toujours seul : "naître, vivre, jouir, souffrir, vieillir et mourir révèlent l'incapacité à endosser une autre histoire que la sienne propre et l'impossibilité viscérale, matérielle, physiologique, de ressentir directement l'émotion de l'autre." (p. 96)


"Carpe diem, quam minimum credula postero"
cueille le jour, sans te fier le moins du monde au lendemain.


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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /Juin /2009 09:00
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L'image : ce que l'on voit, ce que l'on crée

"A l'origine, tout notre corps, nos postures et nos expressions restent tributaires de l'image qu'on se fait du regard d'autrui sur nous. L'image de notre corps dans le miroir nous renvoie d'ailleurs au regard d'autrui qui nous sépare de nous, impuissants de voir notre propre corps, séparés par un néant de ce que nous sommes. La menace que constitue le regard infernal et chosifiant de l'autre est en même temps ce qui nous pousse à reconnaître notre identité et à nous dépasser en regardant le regard de l'autre. C'est là où, pour Sartre, en tant que reflet-reflétant, nous éprouvons notre liberté comme présence à soi." (p. 50) 

Qu'est-ce qu'une image et qu'est-ce qui lui donne un sens ? Quels sont ses pouvoirs et ses enjeux ? Professeur de philosophie de l'art à l'université de Tunis et critique d'art, Rachida Triki va interroger, à travers un débat fictif entre Jean-Paul Sartre et le philosophe arabe Abdelkébir Khatibi, le concept d'image en explorant les multiples domaines dans lesquels elle s'inscrit : image de soi et de l'autre créée par l'écriture, image dans l'art, la religion, la peinture, la caricature, image télévisée fantasmée, image photographique de l'instant, image manipulée, image au théâtre ou au cinéma,...

"C'est pourquoi, selon Sartre, ce que permet la littérature serait plutôt de se dessaisir des représentations qu'on se fait facilement des autres et de soi-même. Par l'écriture et le poids des mots, on peut plutôt suggérer les mutations d'une existence aux prises avec les situations, dans l'infini des projets et des possibles : sorte de portrait aux multiples entrées dans l'inachèvement de sa réalité humaine." (p. 44)

"Abdelkébir Khatibi s'accorde avec Sartre pour dire qu'il n'y a pas d'image définitive de soi ou d'autrui. Il insiste cependant sur le fait que l'écriture dont il est question est créatrice d'images vivantes. Elle appartient à cette langue "traversée par une subversion intraitable qui va de Sade à Genet." Elle permet, dès lors, de saisir l'image de l'autre en mutation." (p. 44)

Un essai intéressant et accessible, sans avoir nécessairement lu les deux penseurs dont elle s'inspire.

TRIKI, Rachida. - L'image : ce que l'on voit, ce que l'on crée. - Larousse, 2008. -221 p.. - (Philosopher...). - ISBN 978-2-03-583681-6 : 17 €.

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Dimanche 29 mars 2009 7 29 /03 /Mars /2009 17:45
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Acte manqué, inconscient, surmoi, Groddeck, incorporation, mathème, honte, syndrôme de Cotard, vie sexuelle, sublimation,... Ce dictionnaire de la psychanalyse, le seul d'inspiration lacanienne, en est à sa quatrième édition, dix ans après la troisième, enrichie d'articles nouveaux et toilettée par de nombreuses mises à jour. Abordant tous les concepts freudiens et lacaniens et les connaissances théoriques, cliniques et thérapeutiques, il reste un outil remarquable, aux côtés de l'indétrônable Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, daté de 1967.

"Que le champ de l'amour et du désir prenne ses marques dans l'ordre psychosexuel inconscient permet de comprendre que des traits de perversion affleurent dans la sexualité dite normale et que la surestimation idéalisante de ce qui est aimé puisse conduire à l'impuissance psychique." (...) "Ainsi "presque toujours l'homme ne développe sa pleine jouissance qu'avec un objet sexuel rabaissé, du fait qu'intervient aussi dans ses buts des composantes perverses qu'il ne se permet pas de satisfaire avec les femmes qu'il respecte" (Freud, Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse, 1912)"

CHEMAMA, Roland, VANDERMERSCH, Bernard. - Dictionnaire de la psychanalyse. - Larousse, 2009. - 601 p.. - (in extenso). - ISBN 978-203-583942-8 : 26 €.

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Mardi 24 mars 2009 2 24 /03 /Mars /2009 00:00
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"L'homme est condamné à être libre." (p. 39)
Chacun connait cette citation de Jean-Paul Sartre. Mais, privée de son contexte, elle était à l'époque mal perçue, d'où cette conférence donnée à Paris le lundi 29 octobre 1945, pour tordre le cou aux préjugés ou divagations qui courraient à son sujet. En voici l'explicitation des termes aux lignes suivantes :
"Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait."
Par responsabilité, Jean-Paul Sartre entend plusieurs choses, d'abord celle envers l'humanité et le monde : "mais si tout le monde faisait comme ça ?" (p. 34) Si l'on entreprend une chose et ne répond à cette question que par la mauvaise foi, c'est que l'action entreprise n'engage pas que soi, mais aussi l'environnement ou les autres. L'homme existe d'ailleurs par le biais d'autrui , c'est là le concept d'intersubjectivité cher à Jean-Paul Sartre :
"L'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence." (p. 58)
Etre responsable, c'est aussi assumer ses choix et ne pas se dissimiler derrière la fatalité, le destin, ses origines sociales et familiales, pour excuser le sentiment de ne pas avoir fait de sa vie ce qu'on aurait aimé qu'elle soit :
"L'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie." (p. 51)
C'est enfin toujours choisir, et même lorsqu'on demande conseil, on choisit la personne selon le conseil qu'on sait qu'elle va nous donner, et on n'écoute que celui que l'on s'apprêtait à faire :
"Le choix est possible (...), mais ce qui n'est pas possible, c'est de ne pas choisir. Je peux toujours choisir, mais je dois savoir que si je ne choisis pas, je choisis encore." (p. 63)
A méditer...

SARTRE, Jean-Paul. - L'existentialisme est un humanisme. - Gallimard, 1996. - 108 p.. - (Folio essais). - ISBN 2-07-032913-5.

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Mardi 22 juillet 2008 2 22 /07 /Juil /2008 20:25
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Tome 1 : La volonté de savoir



"XVIIe siècle : ce serait le début d'un âge de répression, propre aux sociétés qu'on appelle bourgeoises, et dont nous ne serions peut-être pas encore tout à fait affranchis." (p. 25)

Michel Foucault va tordre le cou à cette idée préconçue en démontrant combien au contraire fut forte l'incitation à parler, à discourir sur le sexe, et donc la volonté de savoir ce qui se passait dans les esprits et dans les chambres conjugales. En revanche, c'est à dater de cette période que l'on va condamner la masturbation des garçons de bonne famille qui y perdent la semence nécessaire à une bonne filiation, et empêcher la sexualité infantile en éloignant par exemple en deux écoles distinctes les garçons et les filles.
Un essai très remarqué à sa publication, à la portée tant philosophique qu'historique et sociologique, qui sera suivi de deux autres tomes, au lieu des six initialement prévus. Sa lecture fut certes intéressante, mais un résumé m'aurait suffi dans la mesure où je n'ai eu l'envie de surligner aucun passage, aucune pensée.    

FOUCAULT, Michel. - Histoire de la sexualité I : la volonté de savoir. - Gallimard, 2001. - 211 p.. - (Tel ; 248). - ISBN 2-07-074070-6.

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Jeudi 17 juillet 2008 4 17 /07 /Juil /2008 22:16
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    Simone de Beauvoir part d'un constat simple :   
    "l'humanité se partage en deux catégories d'individus dont les vêtements, le visage, le corps, les sourires, la démarche, les intérêts, les occupations sont manifestement différents : peut-être ces différences sont-elles superficielles, peut-être sont-elles destinées à disparaître. Ce qui est certain c'est que pour l'instant elles existent avec une éclatante évidence." (p. 15).

    et d'une question qui semble l'être tout autant :
"qu'est-ce qu'une femme ?" (p. 16).

undefined Ce à quoi elle commence par apporter une première réponse tout aussi évidente :
"Elle apparaît essentiellement au mâle comme un être sexué." (p. 17). Précisément, la femme n'a jamais été définie que par comparaison à l'homme. Elle est l'Autre par excellence.
"l'altérité est une catégorie fondamentale de la pensée humaine. Aucune collectivité ne se définit jamais comme Une sans immédiatement poser l'Autre en face de soi." (p. 18).
"le sujet ne se pose qu'en s'opposant" 
(p. 19).
ce qui induit un rapport de réciprocité. Or, constate Simone de Beauvoir après la seconde guerre mondiale, il n'existe pas, entre les sexes, de rapport de réciprocité, mais de soumission.  "En presque aucun pays son statut légal n'est identique à celui de l'homme et souvent il la désavantage considérablement. Même lorsque des droits lui sont abstraitement reconnus, une longue habitude empêche qu'ils ne trouvent dans les moeurs leur expression concrète." (p. 22) (n.b. perso : en France, par exemple, théoriquement, nous n'avons pas à renoncer à notre identité pour prendre le nom de notre époux, et pourtant personne ne facilite cet usage, et surtout pas l'administration...). D'où vient cette discrimination ?

En règle générale, observe-t-elle, "
c'est souvent l'inégalité numérique qui confère ce privilège" (p. 20), mais il y a autant de femmes (si ce n'est plus) que d'hommes sur Terre !
Ou encore la loi du plus fort, mais à aucun moment, aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire, il n'y a eu d'événement, de processus qui expliquerait cette soumission, contrairement par exemple à l'esclavage ou au prolétariat.
"Elles n'ont pas de passé, d'histoire, de religion qui leur soit propre ; et elles n'ont pas comme les prolétaires une solidarité de travail et d'intérêts (...) Elles vivent dispersées parmi les hommes, rattachées par l'habitat, le travail, les intérêts économiques, la condition sociale à certains hommes - père ou mari - plus étroitement qu'aux autres femmes." (p. 21). "La division des sexes est en effet un donné biologique, non un moment de l'histoire humaine." (p. 22).

Adoptant le principe de la morale existentialiste, Simone de Beauvoir s'interroge sur la possibilité donnée à une femme de s'accomplir en tant qu'être humain, quelles circonstances limitent sa liberté et si elle peut les dépasser.

Elle se propose donc dans ce premier volume de passer en revue les points de vue pris sur la femme par la biologie, la psychanalyse, le matérialisme historique, qui ont constitué la "réalité féminine" et la figure de l'Autre, et quelles en ont été les conséquences du point de vue des hommes.

Dans un premier chapitre, Simone de Beauvoir commence par décrire la différence sexuelle et physiologique de la femme par rapport à l'homme, la seule qui soit naturellement avérée. A l'époque, certains mauvais esprits s'étaient beaucoup gaussé de Simone De Beauvoir, déclarant qu'avec elle ils avaient tout appris sur son utérus. De fait, ce n'est pas la couleur de peau, la religion, le pays qui différencient l'homme de la femme, c'est bien son sexe, il fallait bien commencer par là. En général, aux différenciations purement sexuelles s'ajoutent d'autres caractéristiques : par exemple, une morphologie moins robuste, une force musculaire et une capacité respiratoire plus faibles ; sa prédisposition à l'anémie ; son pouls battant plus vite, son système vasculaire étant plus instable, elle rougit aisément, elle est plus émotive. A cela s'ajoutent surtout tous les traits liés à la fonction reproductrice : puberté, ménopause,  "malédiction" mensuelle, grossesse longue et souvent difficile, accouchement douloureux et parfois dangereux, maladies, accidents,... "Le corps étant l'instrument de notre prise sur le monde", "ces données biologiques" "sont une des clés qui permettent de comprendre la femme"
(p. 73), mais pas d'expliquer leur destin figé ni de définir une hiérarchie des sexes.

Dans le second chapitre, Simone de Beauvoir observe que pour les psychanalystes, hélas, "l'homme est défini comme être humain et la femme comme femelle : chaque fois qu'elle se comporte en être humain, on dit qu'elle imite le mâle."(p. 97) 

Au chapitre suivant, Simone de Beauvoir critique les déductions un peu trop rapides de Engels qui présume que l'accès à la propriété privée a conduit à la soumission de la femme, en raison de sa force de travail moindre.

Nonobstant, aucune raison biologique, psychanalytique ou technique ne saurait expliquer une quelconque hiérarchisation entre les deux sexes.

Simone de Beauvoir va donc se tourner vers l'Histoire dans sa deuxième partie, partant du
undefined constat que "ce monde a toujours appartenu aux mâles" (p. 111). Car, remarque-t-elle : "ce n'est pas en donnant la vie, c'est en risquant sa vie que l'homme s'élève au-dessus de l'animal ; c'est pourquoi dans l'humanité la supériorité est accordée non au sexe qui engendre mais à celui qui tue." (p. 115). "Ainsi le triomphe du patriarcat ne fut ni un hasard ni le résultat d'une révolution violente. Dès l'origine de l'humanité, leur privilège biologique a permis aux mâles de s'affirmer seuls comme sujets souverains." (p. 132). Ce sont eux qui plus tard vont composer les codes. La femme, n'étant plus élevée à la dignité d'une personne, fera elle-même partie du patrimoine de l'homme, d'abord de son père, puis de son mari. Ainsi quand le mari décède, elle doit retourner dans sa famille ou dans celle du mari et épouser son beau-frère par exemple. On vous évitera les récits d'infanticides et de lapidations. Tandis que le mari peut multiplier épouses et maîtresses, l'infidélité de la femme est punie dans certaines cultures de mort : il ne s'agirait pas d'introduire un bâtard dans la famille. Le patrimoine familial est ce qui compte le plus aux yeux des mâles : "l'oppression de la femme a sa cause dans la volonté de perpétuer la famille et de maintenir intact le patrimoine." (p. 147)  Par la suite, "l'idéologie chrétienne n'a pas peu contribué à l'oppression de la femme." (p. 158).
Quant à la naissance de l'amour courtois, rien n'indique que le sort de la femme se fut amélioré, seules certaines chatelaines
au Moyen Age, et au fil des siècles, certaines aristocrates puis bourgeoises, ayant joui des luxes de la conversation, de la politesse et de la poésie durant leurs loisirs. C'est donc dans le domaine culturel qu'une infime partie des femmes, faisant partie de l'élite, se sont le plus affirmées, du Moyen Age au 19e siècle.

Les femmes citées dont les noms sont passés à la postérité, malgré l'éducation qui leur était refusée :


Béatrice de Valentinois, Aliénor d'Aquitaine, Marie de France, Blanche de Navarre, Sainte Clotilde, Sainte Radegonde, Blanche de Castille, Héloïse, Sainte Catherine de Sienne, Christine de Pisan, Isora Nogara, Veronica Gambara, Gaspara Stampara, Vittoria Colonna, Lucrèce Tornabuoni, Isabelle de Luna, Catarina di San Celso, Imperia, les reines bien sûr, Sainte Thérèse d'Avila, Anne de Bretagne, la duchesse de Retz, Mme de Lignerolle, la duchesse de Rohan et sa fille Anne, la reine Margot, Marguerite de Navarre, Pernette du Guillet, Louise Labé, Mlle de Gournay, Mme de Rambouillet, Mlle de Scudéry, Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, la princesse Elisabeth, la reine Christine, Mlle de Schurman, Anne d'Autriche, la duchesse d'Aiguillon, Mme de Montbazon, la duchesse de Chevreuse, Mlle de Montpensier, la duchesse de Longueville, Anne de Gonzague, Mme de Maintenon, Ninon de Lenclos, Mme Geoffrin, Mme du Deffand, Mlle de Lespinasse, Mme d'Epinay, Mme
undefined de Tencin, Mme de Châtelet, Mme de Prie, Mme de Mailly, Mme de Châteauneuf, Mme de Pompadour, Mme du Barry, Sophie Arnould, Julie Talma, Adrienne Lecouvreur, lady Winhilsea, la duchesse de Newcastle, Mrs. Aphra Behn, Melle de Gournay, Mme de Ciray, Mme Roland, Lucile Desmoulins, Théroigne de Méricourt, Charlotte Corday, Olympe de Gouges, Rose Lacombe, Sapho, Claire Bazard, Jeanne d'Arc, Eugénie Niboyer, Jeanne Decoin, Mme de Staël, George Sand, Flora Tristan, Mme de Girardin, Mme Adam, Mme d'Héricourt, Mary Wollstonecraft, Mrs Fawcett, Maria Deraismes, Hubertine Auclert, Louise Michel, Mme Brunschwig, Jane Austen qui se cachait pour écrire, George Eliot, Emily Brontë, les Pankhurst, Lucrecia Mott, Mme Beecher-Stowe, Miss Anthony, Mary Baker Eddy, Miss Stevens, Alice Paul, Clara Zetkin, Rosa Luxembourg, Marie Curie,...

Mais ce n'est qu'au 18e siècle qu'une
bourgeoise, Mrs Aphra Behn, put vivre de sa plume comme un homme.
Car la Révolution ne changea en rien la condition de la femme. (n.b. perso, "point de détail" : Notez "La déclaration des droits de l'homme" et non pas "La déclaration des droits humains" !? )

En fait,  la femme n'est la moitié de l'homme que lorsqu'elle se trouve avec lui tout au bas de l'échelle sociale et partage ses labeurs, ou lorsqu'elle s'établit à son compte comme vendeuse ou blanchisseuse !

A
u 19e siècle la femme subit l'une ou l'autre de ces situations : soit elle est entretenue, ce qui en fait une "poule de luxe", soit elle travaille, ce qui en fait une "bête de somme", dans des conditions déplorables et pour un salaire largement inférieur à celui que gagnerait un homme pour le même travail. En outre, elle se heurte à une difficulté majeure, celle de concilier son rôle reproducteur et son travail producteur, son rôle de mère et d'esclave domestique et celui d'ouvrière. Bientôt, elle va tenter de défendre ses droits, vouloir se faire entendre : c'est la naissance des mouvements féministes, mais qui n'aboutiront que grâce au soutien de quelques hommes.

Simone de Beauvoir tire quelques conclusions de cette partie historique :
"Toute l'histoire des femmes a été faite par les hommes." (p. 222)
"ce n'est pas l'infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique, c'est leur insignifiance historique qui les a vouées à l'infériorité." (p. 227)

Dans une troisième partie, enfin, elle poursuit son analyse méthodique des raisons de l'inégalité de l'homme et de la femme par l'étude des mythes qui ont fondé la Femme. Citons "L'éternel féminin" c'est l'homologue de "l'âme noire" et du "caractère juif". (p. 27). L'homme se pose comme sujet, et la femme comme objet : ainsi il est actif, elle passive, il est le socle, elle est le champ à ensemencer, elle est la fleur qu'on cueille, encore vierge, elle est la Nature, mouvante, imprévisible, dont il doit se rendre maître et possesseur. De la même manière, elle peut devenir un trophée pour l'homme qui aime les prouesses, les victoires, le jeu (Rastignac, l'Education Sentimentale, romans de chevalerie...). Elle peut aussi être l'araignée, la mante religieuse : elle prend, elle dévore. Elle n'est appréciée que comme la vierge Marie, une Mère sanctifiée, soumise à son fils, ou une épouse dont la magie érotique s'est évaporée, comme "mère poule", "mère patrie", s'occupant du foyer, du cocon familial. Parfois comme éthérée dans sa fonction de "muse" pour le poète. En tant qu'épouse, elle constitue l'un des signes extérieurs de richesse de l'homme : en Orient, ils en auront plusieurs, et bien en chair, en Occident, elles devront éblouir par leur charme, leur beauté, leur intelligence, leur élégance, au même titre qu'une automobile, ou, à défaut, par leurs qualités morales et leurs talents de ménagère.

***

Voilà, c'est fait. Enfin, j'ai lu cet essai qui a fait l'effet d'une bombe à sa sortie en 1949, provoquant une véritable levée de boucliers masculins. Et croyez-moi, il n'a pas pris une ride. Parfaitement lisible et accessible, il me semble demeurer un ouvrage incontournable pour toute jeune femme qui réfléchit sur sa condition, sur son destin, sur ses choix futurs. Simone de Beauvoir passe en revue de manière exhaustive, érudite, logique et rationnelle, toutes les raisons qui peuvent expliquer l'origine de cette discrimination sexuelle universelle et transhistorique. Je ne peux donc que vous en conseiller la lecture. Quant à moi, je compte bien dans l'année m'attaquer au second tome, qui abordera cette fois le point de vue des femmes sur leur situation.

***

Liste des personnages cités dans l'essai pour avoir proféré des assertions plus ou moins sexistes : les religions monothéistes, Platon, Aristote, Saint Thomas, Saint Augustin, Pythagore, Jean de Meung, Jacques Olivier, Mathurin Régnier, Rousseau, Proudhon, Bonald, Auguste Comte, Balzac, Alexandre Dumas fils, Montherlant, Napoléon, Hitler (Küche, Kirche, Kinder), Michel Leiris, Faulkner,...

"Il y a un principe bon qui a créé l'ordre, la lumière et l'homme et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme" (Pythagore).
"En toutes les bêtes sauvages il ne s'en trouve pas de plus malfaisante que les femmes" (Saint Jean Chrysostome)
"Nous écoutons sur un ton d'indifférence polie... la plus brillante d'entre elles, sachant bien que son esprit reflète de façon plus ou moins éclatante des idées qui viennent de nous." (Claude Mauriac en 1948 dans le Figaro littéraire)
"Nul n'est plus arrogant à l'égard des femmes, agressif ou dédaigneux, qu'un homme inquiet de sa virilité." (p. 29)

Liste des esprits éveillés cités qui ont mieux compris l'arbitraire du sort assigné à la femme : Montaigne, Diderot, Voltaire, Helvétius, d'Alembert, Mercier, Stuart Mill, Erasme, Cornelius Agrippa, Poulain de la Barre, Fontenelle, Condorcet, Rollin, Saint-Simon, Fourier, Cabet, Leroux, Pecqueux, Carnot, Legouvé, Marx, Engels, Jules Simon, Leroy-Beaulieu, G. Derville, Sismondi, Blanqui, Léon Richier, Hemingway.

A lire : A room of one's own de Virginia Woolf, Judith Butler.

Gallimard, 2006. – 408 p.. – ISBN 2-07-032351-X.
 

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Vendredi 29 février 2008 5 29 /02 /Fév /2008 10:39
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